«Si tu veux courir vite et faire du fric, voilà ce dont tu as besoin...» L'ancien athlète qui témoigne, ce 21 mai, s'appelle Duane Ross. Il n'est pas une vedette, n'a jamais remporté aucun titre. L'homme qui l'aurait ainsi incité à se doper est son ancien entraîneur.

Trevor Graham, 44 ans, lui, est une célébrité. Des vedettes de l'athlétisme américain, il en a eu en pagaille dans son équipe, Sprint Capitol USA, entre 1994 et 2004. Aujourd'hui dans le box des accusés, son procès a commencé le 19 mai à San Francisco. Soupçonné d'avoir menti à trois reprises aux agents fédéraux pour masquer son activité d'incitateur et de pourvoyeur de produits prohibés à des athlètes, l'ex-coach risque 15 ans de prison et 750 000 dollars d'amende. Il plaide non coupable.

Trevor Graham a eu sous sa coupe deux douzaines de médaillés lors des grandes compétitions, dont une moitié en or. Certains, comme les médaillés olympiques, champions et recordmen du monde Marion Jones, Justin Gatlin, Dennis Mittchell, Tim Montgomery, Jerome Young, ont déjà été confondus. Ils ont été punis, exclus des compétitions pour plusieurs années et parfois à vie (tel Jerome Young). Marion Jones s'est vu retirer ses cinq médailles glanées aux JO de Sydney, en 2000. Condamnée aux Etats-Unis, elle purge actuellement une peine de six mois de prison.

Contrôles passés

D'autres n'ont pas été inquiétés et nient avoir usé de substances interdites. Parmi eux, le sprinter Maurice Greene, champion olympique et du monde du 100 m devenu ambassadeur de la Fédération internationale d'athlétisme, que le fournisseur de produits dopants Angel «Memo» Heredia, principal témoin de l'accusation, a cité comme étant l'un de ses clients.

Hormis les cas spectaculaires de Justin Gatlin et du lanceur de poids C. J. Hunter, la quasi-totalité des autres stars entraînées par Trevor Graham n'ont été convaincues de dopage que lorsqu'elles étaient en fin de carrière, ou déjà retraitées. Auparavant, elles étaient parvenues à passer tous les contrôles sans encombre.

Les témoignages de l'accusation ont été accablants. Graham ne reconnaissait qu'une seule conversation téléphonique anodine, en 1996, avec Heredia et niait l'avoir jamais rencontré. Après le témoignage de ce dernier, ses avocats ont expliqué que leur client s'était «mal exprimé». Garfield Ellenwood, un de ses anciens athlètes, a témoigné avoir rencontré Heredia par l'intermédiaire de son coach. Anciens médaillés d'or olympiques, Dennis Mitchell et Jerome Young ont confirmé avoir agi de même.

Heredia a raconté, mercredi, que l'entraîneur lui avait demandé, avant les Jeux de Sydney, en 2000, si Marion Jones pouvait «mélanger» en une seule injection trois des produits qu'il lui avait fournis. Il a soutenu qu'il le lui avait déconseillé. Le fournisseur a témoigné sans assurance de ne pas être poursuivi, mais a indiqué avoir une promesse orale du procureur en ce sens. Il est de nationalité mexicaine mais vit au Texas, et les autorités américaines ne lui ont pas retiré son visa de travail. Le lendemain, Antonio Pettigrew, médaillé d'or sur 4× 400 m en 2000 et ancien champion du monde sur cette distance, a pour la première fois publiquement admis s'être dopé. Graham, a-t-il dit, l'a poussé à absorber de l'EPO et des hormones de croissance. L'agent du fisc Erwin Rogers a indiqué que Justin Gatlin, champion olympique et du monde du 100 m, avait accepté - sans doute pour préserver son avenir - d'enregistrer ses conversations avec son entraîneur pour le compte des autorités fédérales. Gatlin a purgé jusqu'ici la moitié de ses quatre ans de bannissement de toute compétition.

Trevor Graham avait déjà été cité à l'occasion du scandale Balco, ce laboratoire californien qui, pendant des années, a procuré un produit dopant «miracle», la THG, à de nombreux sportifs. Hormis des athlètes, Balco aurait eu pour clients des célébrités du base-ball comme Barry Bonds - qui doit comparaître en 2009 - Roger Clemens ou Miguel Tejada. L'affaire avait éclaté en 2003. L'entraîneur d'athlétisme avait alors mis l'enquêteur spécial du fisc Jeff Novitzky sur la piste en lui envoyant, anonymement, une seringue contenant ce produit indétectable. Jeff Novitzky l'a poursuivi pour son refus de coopérer à son enquête. En disant ce qu'il sait, Graham «aurait pu nous aider immensément», a-t-il expliqué. Pour s'y être refusé, celui-ci se retrouve aujourd'hui dans le box des accusés.

Menaces

Son procès survenant à la veille des JO de Pékin et bénéficiant d'une vaste couverture médiatique, il avait annoncé son intention d'y faire des révélations. «De nombreuses personnes ont fait des choses derrière des portes closes, expliquait-il au Washington Post le 26 avril. Moi, je vais mettre les Etats-Unis dans l'embarras, et cela embarrassera aussi des athlètes aujourd'hui à la retraite.»* Mais, à l'issue d'une semaine d'audiences, on attend toujours ces révélations. Comme dans de nombreuses affaires similaires, l'accusé a finalement préféré taire ses menaces, d'éventuels aveux supplémentaires risquant d'aggraver son propre cas et de lui valoir de nouvelles mises en examen.

Ses avocats ont tenté d'impliquer l'agence antidopage américaine, induisant l'idée qu'elle aurait protégé des athlètes. Mais, vu la multiplicité des témoignages à charge d'anciens médaillés d'or que Graham a entraînés produits au procès, comme encore ceux de Michelle Collins ou Calvin Harrison, la défense envisage désormais de renoncer à faire citer ses propres témoins. Si tel était le cas, la délibération du jury pourrait commencer dès mardi.