Rarement le cirque blanc aura aussi bien porté son sobriquet que cette année à Sölden. Après des semaines de températures douces et d’ensoleillement généreux, l’été indien a brusquement fait place à l’hiver pour l’ouverture de la Coupe du monde de ski alpin. Vendredi, le Tyrol autrichien s’endormait sous un ciel étoilé pour se réveiller, quelques heures plus tard, sous les flocons. A près de 3000 mètres, la neige était là, bien là. Trop là.

Samedi, le départ du slalom géant féminin a dû être abaissé à cause d’une visibilité très limitée, réduisant les manches à moins d’une minute de ski. Dimanche, après une nuit d’intenses précipitations, le début de l’épreuve masculine a été repoussé d’une heure avant que la Fédération internationale de ski ne cède à l’évidence: impossible de «nettoyer» à temps la piste des quelque 50 centimètres de neige qui s’y étaient déposés. Les athlètes resteront au chaud.

C’est la quatrième fois depuis octobre 2000 que le géant masculin de Sölden doit être annulé. La seconde fois consécutive. Frustrant pour les spécialistes, même si l’épreuve devrait être reprogrammée ailleurs ultérieurement. «Il y a évidemment des circonstances qui impliquent qu’on ne s’élance pas, nous lâchait le prometteur Loïc Meillard (21 ans) vendredi, alors que l’envie de commencer les choses sérieuses le titillait malgré les prévisions météo peu engageantes. Mais à choisir, je préfère une course disputée dans des conditions pas optimales à une annulation pure et simple…»

Victoire de Tessa Worley

A Sölden, où le cirque blanc défie le rythme des saisons pour entamer la sienne, le dilemme se pose régulièrement. Samedi, la Française Tessa Worley a signé une deuxième manche éclair pour s’imposer devant l’Italienne Federica Brignone et l’Américaine Mikaela Shiffrin, mais si on excepte ces trois skieuses au-dessus de la mêlée, les concurrentes ont beaucoup souffert d’une piste mise à mal, des rafales de vent et d’une visibilité très variable d’un instant à l’autre. «Sölden est avant tout une épreuve marketing, histoire de rappeler au public qu’il faut aller acheter des skis avant l’hiver. Mais ce géant féminin n’est vraiment pas une bonne pub pour le ski», dénonçait sur Twitter le commentateur de la RTS John Nicolet.

Athlètes et suiveurs ont de toute façon tendance à relativiser les résultats de Sölden. L’ouverture de la Coupe du monde précède de trois semaines les slaloms de Levi (Finlande), et ceux qui ne s’aventurent pas entre les piquets serrés doivent attendre le début de la tournée américaine, dans un mois, pour remettre un dossard. Des rencontres avec les skieurs suisses qui se sont enchaînées en fin de semaine dernière ressortait l’idée générale qu’ils arrivent dans l’Ötztal très motivés à retrouver le frisson de la compétition après des semaines d’entraînement acharné, mais pas nécessairement convaincus d’avoir terminé leur préparation.

Devant une foule de fans sous perfusion de Glühwein réunis samedi soir au cœur de la station pour le tirage au sort des dossards du géant masculin, le roi Marcel Hirscher (sept grands globes de cristal consécutifs) ne disait pas autre chose. «Je ne suis pas du tout à mon pic de forme. Cette course n’est qu’une étape.» Au-delà de l’évidente part de bluff du meilleur skieur du monde subsiste ce sentiment que Sölden ne marque qu’un temps de passage, dont les vérités ne se confirment pas forcément par la suite.

Suissesses en embuscade

En croisant les résultats enregistrés sur le glacier du Rettenbach depuis que la Coupe du monde y débute avec les palmarès de fin de saison, la réalité est plus nuancée. Sur les 32 skieuses et skieurs qui ont levé les bras à Sölden depuis l’exercice 2000-2001, dix ont ensuite remporté le classement général. Six autres ont terminé parmi les trois premiers des épreuves autrichiennes avant de décrocher le grand globe de cristal. Au total, sans tenir compte des saisons où l’épreuve inaugurale a été annulée, un vainqueur de la Coupe du monde sur deux a ainsi entamé son parcours par un podium sur le glacier autrichien. Il s’y joue davantage qu’une répétition générale. Pour autant que les courses puissent s’y dérouler, Sölden a des vérités à livrer.

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Chez les dames, l’enseignement principal du week-end n’est pas une surprise: pour détrôner Mikaela Shiffrin, double tenante du titre au général, il faudra briller dans plusieurs disciplines. A 23 ans, l’Américaine est pratiquement imbattable dans sa spécialité, le slalom classique, et elle s’affirme de plus en plus dans les autres. Déjà championne olympique du géant à Pyeongchang en février dernier, elle a confirmé sur la neige autrichienne avec une seconde manche impressionnante de maîtrise malgré l’état de la piste.

Tessa Worley, qui s’est élancée juste après elle pour son deuxième passage, a aussi livré un récital, mais si elle reste cantonnée au géant et à quelques résultats honorables en super-G comme par le passé, il lui sera difficile de lutter pour le grand globe. Les vraies rivales de Mikaela Shiffrin seront les grandes polyvalentes. Les Suissesses Wendy Holdener (septième à Sölden), Lara Gut (quatorzième) et Michelle Gisin (quinzième) espèrent être de celles-ci.