Quarante centimètres de neige sont tombés en une nuit, déversés par des vents atteignant 70 km/h. Wengen grelotte sous un épais manteau blanc et, à en croire les prévisions, les descentes du Lauberhorn n'auront pas lieu. La première, prévue vendredi, a été annulée. La seconde connaîtra le même sort si aucun entraînement n'est disputé d'ici à samedi, entre deux giboulées. Seul le slalom, dimanche, sera peut-être épargné.

«Grosse pression»

En cas d'annulation, les pertes, pour la station bernoise, dépasseront le million de francs, mais seront couvertes par l'assurance. Le préjudice sera probablement moins pénible aux skieurs suisses, exposés à la tempête eux aussi. Dans leur hôtel, où ils ont reçu la presse sans assaut de civilités, l'agitation ambiante démontre que ce retour au pays, en pareille circonstance, amène davantage de tension que de réconfort. Didier Cuche: «Le Lauberhorn, c'est 2'30'' de course, dont trente secondes de souffrance. C'est aussi une grosse pression populaire et médiatique.»

Sous des dehors courtois, le Neuchâtelois enfouit bravement, mais en vain, la nature profonde de ses sentiments. Une seule question, la plus banale qui soit, perce la cuirasse: «Comment vous sentez-vous?» Dans la réponse transparaît l'extrême fragilité de ses certitudes, sa sensibilité écorchée, son destin de persécuté: «Mais bien. Pourquoi devrais-je me sentir mal?»

Adossé à un pilier, les yeux plissés, Karl Freshner, l'entraîneur en chef, toise la cohorte avec une contenance patriarcale. Swiss-Ski lui a renouvelé sa confiance jusqu'au terme de la saison, mais tout indique que cet été, à 65 ans, le «vieux sorcier» ne sera pas reconduit dans ses fonctions. Plusieurs personnalités influentes n'en veulent plus. En outre, les secrets bien gardés qui entouraient le stage préparatoire aux Etats-Unis sont peu à peu trahis. Comme le laissait entendre Didier Bonvin, chef de la relève (LT du 15.1.2004), un entraînement démesuré a, semble-t-il, sévèrement affecté les organismes. Karl Freshner avait l'obligation de réussir sa deuxième année de mandat. Il aurait trop forcé.

Ce débat a le don d'agacer Didier Cuche: «J'ai appris à ma grande surprise, dimanche dernier, que nos dirigeants envisageaient de mettre Karl sur la touche. Je ne vois pas en quoi cette décision aurait résolu nos problèmes.» Dans un réflexe d'autodéfense, le Neuchâtelois veut penser à lui, à cette descente du Lauberhorn qu'il affectionne peu, mais qu'il aborde avec quelques espoirs roboratifs, en se «souvenant de ce que les journaux écrivaient sur Bruno Kernen avant qu'il ne gagne ici l'an dernier!» Ledit Kernen ne raisonne pas différemment: «Dans ce climat tendu, je dois être un peu égoïste, courir pour moi. Or, en prévision du Lauberhorn, je suis optimiste.» Mais avant tout, il faudra tuer le temps, désespérément mauvais.