Lire la version en espagnol de cette chronique: Temporada 1, episodio 3: Tiempo para construir

Quand Anne-Sophie Mutter interprète Mozart sur le Stradivarius fabriqué en 1703, nous sommes tous émus par les notes singulières de son violon, mais presqu’aucun d’entre nous ne se souvient que le génial artisan de Crémone qui construisit l’instrument a affiné avec patience le bois pendant dix ans jusqu’à obtenir le point exact de maturation. L’excellence, la maîtrise et l’artisanat possèdent un dénominateur commun: le temps.

Il y a une très grande différence entre le temps nécessaire pour construire et celui qui suffit pour détruire. Peu importe de quoi nous parlons: un gratte-ciel, l’Hyperloop One ou un violon du XVIIIe siècle. Ou une équipe de football. Construire exige patience et temps, deux caractéristiques contradictoires de notre ère vertigineuse.

La réalité du sport n’a rien à voir avec la perspective des journalistes

Quand Pep Guardiola signale qu’il a besoin de temps pour construire son équipe, il n’est pas en train de plaider la clémence devant un jury de bourreaux enragés; simplement, il est en train d’indiquer que la réalité du sport n’a rien à voir avec la perspective que les journalistes et les analystes prétendent imposer avec leurs agendas précipités. Ceci est une vérité universelle, applicable non seulement à Guardiola mais aussi à n’importe quel autre entraîneur et à n’importe quel autre sport. C’est valable aussi bien pour Manchester United que pour Manchester City.

Ce que Guardiola est en train de dire, c’est qu’il a besoin de temps pour que l’équipe qu’il est en train de construire continue de murir et d’approfondir sur le chemin emprunté. Il n’y a pas de projet sportif à succès qui n’ait été basé sur l’essai-erreur. Essayer quelque chose, se tromper, rectifier, ré-essayer, se tromper à nouveau, insister, corriger, apporter des améliorations… Le sport est ainsi dans chaque contexte et ses pratiquants le savent. Si les journalistes et les experts l’analysent sous une autre optique, c’est peut-être par méconnaissance mais plus probablement parce qu’ils tiennent un «agenda» avec d’autres priorités ou, comme l’a très bien souligné José Mourinho, parce que l’industrie des «pundits» (les consultants) exige d’émettre constamment des «opinions fortes» pour se distinguer du bruit de fond social. Et les opinions fortes s’opposent à la réalité du travail quotidien, artisanal et silencieux.

Un travail lent

Ce que Guardiola est en train de faire est un travail lent qui exige beaucoup de temps et qui, par conséquent, pourra difficilement atteindre le juste degré de maturation avant 2018, terme fixé par l’entraîneur pour obtenir que City joue comme lui l’envisage. Et ceci, indépendamment qu’il gagne ou perde beaucoup ou peu de matchs. La seule chose qui change lorsqu’il gagne ou perd des matchs est la perspective des journalistes et analystes (et, bien sûr, l’humeur des supporters), pas la réalité du travail que développe l’équipe. Le City actuel est très loin de celui que veut construire son entraîneur, et pas parce qu’il exécute plus ou moins de tacles par match, mais parce que le bout du chemin est encore très loin.

Quand, à Munich, il acheva sa première saison à la tête du Bayern, saison durant laquelle le club gagna quatre titres, Pep se montra insatisfait: «J’ai besoin d’encore plus de temps pour vérifier que l’équipe est mienne. Il me faut plus de temps. Nous avons gagné beaucoup et nous en sommes très contents parce que la victoire te donne toujours du temps pour faire plus de choses. Gagner des titres t’offre du temps pour construire le futur. Mais la véritable satisfaction s’atteint lorsque tu sens que l’équipe est tienne et qu’elle joue comme tu le désires. Et pour ceci il faut encore du temps», m’expliqua-t-il un jour sur les installations de la SäbenerStrasse. Et il fallut encore passer une autre année complète, incorporer les nouveaux joueurs, et que les plus anciens achèvent d’assimiler toutes les idées jusqu’à ce que, en octobre 2015, une certaine nuit après une partie, il s’asseye pour dîner et dise: «Ça y est, maintenant nous jouons comme nous l’espérions.»

L’équipe de football, être vivant

Une équipe de football est un être vivant qui entreprend un projet commun. Si le projet est complexe et ambitieux, il faudra plus de temps pour l’assimiler que s’il est simple et timoré. Celui de Guardiola à City est très compliqué parce que les footballeurs à disposition doivent réaliser un effort élevé pour «désapprendre» et ensuite «apprendre» les nouvelles idées, parce que le contexte de la compétition est dur et agressif, parce que les rivaux sont excellents, parce que la culture footballistique anglaise possède des caractéristiques très singulières et parce que l’entraîneur lui-même doit réaliser un fort travail personnel pour s’adapter à des circonstances de jeu auxquelles il n’est pas habitué. Est-il possible de réussir tous ces objectifs de manière rapide, sans erreur, en trouvant la réponse toujours et en toutes circonstances? Non, c’est impossible. Un projet complexe nécessite du temps pour maturer. C’est seulement en commettant des erreurs que l’on peut avancer et il y a souvent des défaites qui aident bien plus que les victoires.

Anticiper les succès, une cause d’échec

De fait, les dix victoires consécutives obtenues au début de la saison ont moins profité à Manchester City que l’on pensait, parce que cela a fait croire aux joueurs qu’ils étaient ce qu’ils n’étaient pas, de sorte qu’après les premiers revers, certains d’entre eux souffrirent d’une chute profonde de leur auto-estime dont ils se remettent lentement. La principale cause des échecs consiste à vouloir anticiper les succès, explique l’entraîneur d’athlétisme José Luis Martínez, peut-être l’un des hommes les plus savants du sport européen. Les succès arrivent quand ils doivent arriver, pas avant. Et la réussite pour City va beaucoup plus loin que battre Arsenal ou ne pas laisser Chelsea s’échapper. Le succès consiste à mener à bien un projet complexe de refondation footballistique qui dote l’équipe d’une indiscutable identité de jeu.

Il n’y a personne à Manchester qui soit plus conscient que Guardiola lui-même de la difficulté de son projet, de la grande quantité de temps et d’effort dont lui et ses joueurs auront besoin et de l’énorme nombre d’erreurs qu’ils devront commettre et corriger jusqu’à ce qu’ils arrivent à construire ce qu’ils ambitionnent. Antonio Stradivari affina durant dix ans le bois de sapin rouge du Trentin avec lequel il fabriqua lentement chacun de ses violons, mais trois cents ans après, personne n’a réussi à reproduire l’excellence du son qu’émettent ses instruments. Pour construire quelque chose de grand, il faut toujours beaucoup de temps.


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