US Open

Le tennis américain prépare son retour

En l’absence de Serena Williams, les Américains font de la figuration à Flushing Meadows. Le programme «Net Generation», lancé cette semaine, espère y remédier dans les années à venir

Posé entre le Citi Field de l’équipe de baseball des Mets et le Corona Park où les immigrés latinos viennent jouer le dimanche au football ou au beach-volley, Flushing Meadows demeure quarante ans après son implantation une pièce rapportée dans ce coin populaire du Queen’s. Le public qui s’aventure au bout de la ligne 7 du métro gagne paraît-il 165 000 $ par an, plus de trois fois le revenu annuel moyen aux Etats-Unis.

Tout ceci n’avait pas beaucoup d’importance lorsque le tennis américain dominait le monde. La Suisse, qui s’enorgueillit de Roger Federer et Stan Wawrinka, ne peut pas avoir oublié. 1992. Fort Worth, Texas. Jakob Hlasek et Marc Rosset face à la plus forte équipe nationale de l’histoire de la Coupe Davis. Andre Agassi, Jim Courier, Pete Sampras et John McEnroe. Quatre numéro un mondiaux, 33 titres en Grand Chelem.

Depuis, il y a eu Andy Roddick, éphémère numéro un (2003) puis souffre-douleur préféré de Federer. Et puis plus rien. Aucun grand titre, aucune finale. Les filles ont un peu mieux résisté, grâce à la double exception des soeurs Williams, mais là aussi c’est désormais le vide au pays de Billie Jean King, Chris Evert, Tracy Austin, Jennifer Capriati, Lindsay Davenport.

Accessibilité et visibilité

Lorsque vous êtes faible, malade ou que vous traversez le désert, comme le tennis américain, tout devient important. Faire du tennis un sport aussi naturel et culturel que le baseball. Intéresser la communauté hispanique, celle qui croît le plus vite aux Etats-Unis. Donner le goût de la compétition aux classes aisées. Alors, depuis le début de l’US Open, seule période de l’année où le tennis jouit d’une audience nationale, la fédération américaine (USTA) a déployé aux abords de Flushing Meadows une campagne d’affichage montrant des enfants, des rires, des balles et des raquettes. Couleurs chaudes. Un seul slogan: «Net Generation».

Dans ce pays de 323 millions d’habitants, 18 millions de personnes jouent au tennis, dont 9,9 millions au moins une fois par mois. La statistique intéressante, pour l’USTA, c’est qu’un réservoir de 14 millions d’Américains qui n’y jouent pas déclarent «un intérêt» pour ce sport. Ce sont eux qui doivent élargir la base de la pyramide.

Surfant sur son smartphone avec une dextérité jubilatoire, Craig Morris se fait un plaisir de nous démontrer les potentialités de l’application qui contient l’avenir du tennis aux Etats-Unis. «Le gros problème dans ce pays était l’accessibilité, explique cet Australien en charge des secteurs Jeunesse et Communauté à l’USTA. Vous vouliez que votre enfant fasse du tennis, vous ne saviez pas où comment vous y prendre. Il y avait des tas d’offres mais aucune visibilité.» La fédération a donc débroussaillé le terrain. «Vous n’avez que quelques secondes pour capter l’attention. Il faut que le message narratif soit clair, attirant et facile à retenir.»

100 courts à Orlando

Et le message, c’est que le tennis est un sport qui permet de jouer à tous niveaux, qui est épanouissant et non traumatisant (contrairement au football américain). L’USTA certifie également que la filière conduira les meilleurs au haut niveau et que tous les encadrants ont fait l’objet d’une enquête de moeurs («Une préoccupation majeure désormais», certifie Craig Morris). Sur le site ou sur l’application «Net Generation», on trouve des adresses, des textes et des vidéos sur chaque aspect du jeu (technique, physique, psychologique) mais aussi sur le rôle des parents et des entraîneurs. «Pour la première fois dans le pays, la méthode d’entraînement et les principes de jeu sont les mêmes pour tous. Cette approche holistique est révolutionnaire!», s’enflamme son concepteur.

En fait, des programmes similaires existent déjà dans d’autres pays: Hot Shot en Australie, Mini Tennis en Grande-Bretagne, Galaxie Tennis en France, Kids Tennis en Suisse. «La grande différence chez nous, répond Craig Morris, c’est que nous nous adressons aux 5-18 ans et pas juste aux petits. Nous voulons que les enfants grandissent dans le système. La technologie nous permet d’en faire un outil au quotidien, une interface entre le joueur et la fédération.»

Parallèlement, l’USTA a ouvert en début d’année un centre national à Orlando, avec 100 courts, dont une trentaine réservée aux espoirs. Cela a coûté 63 millions de dollars à la fédération qui espère en retirer les bénéfices dans quelques années.

Trop reposé sur les académies

Cette reprise en main est aussi l’aveu d’une prise de conscience. Pendant trop longtemps, la formation américaine s’est reposée sur les académies, notamment celle de Nick Bollettieri à Bradenton. «Je n’ai jamais voulu jouer en College Tennis ou quoi que ce soit du genre. Ce que je voulais, c’est déménager en Floride», se souvient Madison Keys, formée à la Chris Evert Academy de Boca Raton dès l’âge de neuf ans. «Le tennis américain vivait en Floride, résume Marc Rosset. Avec un certain succès, qui a ensuite perverti le système. On s’est mis à former des joueurs étrangers, comme Maria Sharapova, Kei Nishikori ou d’autres. Les bons coachs sont partis avec leur joueur sur le circuit. Bollettieri a vendu à IMG qui en a fait un projet multisport, plus commercial et moins performant. Après, quand un pays décroche, c’est dur de revenir parce qu’il n’y a plus de locomotive.»

Il y a quelques années, les Etats-Unis ne comptaient que vingt entraîneurs nationaux, trois fois moins qu’en France pour une nation cinq fois plus peuplée et un territoire six fois plus grand. Depuis 2008, Patrick McEnroe s’attelle à regagner le terrain perdu. En reprenant les bases: le joueur américain se déplace mal et ne connaît que les surfaces en dur. L’académie de son frère John, à New York, met l’accent sur la technique et donne leur chance à des gamins américains.

Une génération prometteuse

Alors que plus de 50% des bourses d’études au collège ou à l’université vont à des étrangers, trois des quatre finalistes NCAA (association du sport universitaire) étaient cette année, et pour la première fois depuis très longtemps, américains. «Nous avons essayé de changer l’approche du tennis, travailler plus et mieux, être plus professionnel», a expliqué mercredi Ola Malmqvist, chef du tennis féminin, lors d’une conférence de presse de l’USTA.

«Cela va mieux, se réjouit Martin Blackman, responsable de l’élite à l’USTA. Nous sommes en finale de Fed Cup sans Serena Williams, nous avons des demi-finalistes en Grand Chelem, nous avons des vainqueurs juniors de Grand Chelem et nous avons un groupe de jeunes gars de 19-20 ans très prometteurs: Frances Tiafoe, Taylor Fritz, Jared Donaldson, Reilly Opelka et Tommy Paul.»

Reste le plus difficile. Les Américains étaient 38 au premier tour (17 garçons, 21 filles). Y en aura-t-il seulement un en demi-finale, comme San Querrey à Wimbledon? «Amener nos gars en deuxième semaine est le nouvel objectif, concède Martin Blackman. C’est une question de mental. Ils doivent vraiment croire en eux.» C’est généralement un point fort, et même un marqueur commun, des sportifs américains. Sauf en tennis, ou d’autres grands talents, comme Donald Young, «le Tiger Woods du tennis», ou Ryan Harrison, vainqueur de son premier match en pro à quinze ans, n’ont jamais confirmé.

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