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Le tennis asiatique n’a pas dit son dernier mot

Malgré la déconvenue de Hyeon Chung face à Federer, l’Asie est une force montante en tennis. Pour organiser des tournois mais aussi, bientôt, pour les gagner

Dans les salles de presse de Roland-Garros ou de Wimbledon, le spectacle de journalistes japonais en plein jet-lag, avachis sur leur clavier d’ordinateur et pliant bagage au terme de la première semaine est un grand classique. Mais depuis quelques années, les choses ont changé. Ils ne sont plus seulement Japonais, mais aussi Chinois, Coréens, Taïwanais. Et ils restent. De plus en plus longtemps.

Les exploits à l’Open d’Australie du Sud-Coréen Hyeon Chung et de la Taïwanaise Hsieh Su-wei, les bonnes performances du Japonais Yuichi Sugita ou de la Thaïlandaise Luksika Kumkhum (tombeuse de Belinda Bencic au deuxième tour) témoignent de la montée en force du tennis asiatique.

A l’Open d’Australie 2018, on dénombrait dans le tableau principal du simple messieurs 3 Japonais, 2 Coréens et 1 Indien, et dans celui du simple dames: 6 Chinoises, 1 Thaïlandaise, 4 Japonaise, 1 Taïwanaise. Le recensement est plus impressionnant chez les juniors: 15 filles au départ (sur 64). Elles étaient encore 4 en quarts de finale et 2 en demi-finale. Chez les garçons, ils étaient 12 au départ (sur 64) et encore 3 en quarts de finale. Au total, 111 joueurs issus de la région Asie-Pacifique (20% du total) ont participé aux différentes catégories à Melbourne. «Il y a quelques années, ils n’étaient que 5%», rappelle le directeur du tournoi Craig Tiley.

15 millions de pratiquants en Chine

La part des joueurs asiatiques est encore négligeable dans l’élite: ils ne sont que 4 dans le top 100 et 12 dans le top 200 à l’Association des joueurs professionnels (ATP), 8 dans le top 100 (aucune dans le top 20), 20 dans le top 200 à la Women Tennis Association (WTA).

Ce n’est donc pas encore le grand remplacement mais ça bouge. Et la base existe: la Chine compte aujourd’hui 15 millions de pratiquants (il y en a 18 millions aux Etats-Unis). En 2007, un plan national a été lancé par Pékin pour favoriser l’émergence d’une élite. Depuis 2008, la WTA ne fait pas mystère que l’Asie du Sud-Est est son marché prioritaire. En 2011, l’ancien président de l’ATP Brad Drewett avait déclaré: «La Chine a le plus grand potentiel de croissance au monde.» En 2015, Tennis Australia a ouvert un bureau en Chine.

Le Sud-Est asiatique joue déjà un rôle majeur dans l’organisation de tournois professionnels, et particulièrement de tournois féminins. La WTA a annoncé le 19 janvier que son Masters, sis à Singapour depuis 2014, déménagerait à Shenzhen (Chine) en 2019 pour dix ans. «C’est de loin l’accord le plus important et le plus significatif signé par la WTA depuis quarante-cinq ans», a commenté, presque incrédule, Steve Simon, CEO de l’organisation. Shenzhen s’est engagée à construire un stade de 12 000 places en centre-ville et surtout doubler le prize-money, qui passera de 7 à 14 millions de dollars.

Le Masters 1000 le plus rémunérateur

En 2018, l’ATP reconnaît 68 tournois dans son calendrier officiel. L’Asie en organise 12, contre 4 en l’Amérique du Sud et un seul en Afrique (Marrakech). Sur ces 12 tournois asiatiques, la région Pacifique en compte 4 (Australie et Nouvelle-Zélande), le Moyen-Orient 2 (Doha et Dubaï) et l’Extrême-Orient 6: Pune (Inde, 250), Chenghua et Shenzhen (Chine, 250), Pékin et Tokyo (500) et le Masters 1000 de Shanghai, le plus rémunérateur des tournois sur une semaine (6 millions de dollars de prize-money).

La WTA recense 69 tournois dans sa saison, dont 1 en Afrique, 1 en Amérique du Sud et 2 en Suisse (Gstaad et Lugano). Sur ces 69 tournois, 28 (40%) ont lieu en Asie, dont 19 en Extrême-Orient. A elle seule, la Chine en organise 10! Singapour, Taïwan, Taïpei, Hongkong ont chacun le leur. Alors que l’on parle de «tournée asiatique» chez les hommes à l’automne, les filles peuvent pratiquement jouer toute l’année en Asie, à l’exception des saisons de terre battue et de gazon entre avril et juillet.

Les Chinois – les horlogers suisses vous l’expliquent très bien – aiment aduler. Pour qu’un produit marche, il faut des stars. L’agent de Roger Federer, présent en Chine et au Japon depuis une bonne dizaine d’années, l’a très bien compris. Mais aujourd’hui, les fans asiatiques ont leurs propres stars.

Un «biopic» sur Li Na

L’Inde a bien eu Vijay Amritraj et Leander Paes, la Thaïlande Paradorn Srichaphan (entré dans le Top 10 en 2003), mais rien de comparable avec le Japonais Kei Nishikori, premier homme asiatique en finale d’un tournoi du Grand Chelem (US Open 2014), et surtout la Chinoise Li Na, vainqueure de Roland-Garros en 2011 et de l’Open d’Australie en 2014.

Quatre ans après sa retraite, Li Na est toujours sous contrat avec Nike, elle a ouvert son académie, a eu deux enfants, prépare son biopic et pourrait produire sa propre téléréalité. Selon une indiscrétion de son agent Max Eisenbud à CNN, ses revenus (estimés à 20 millions de dollars par an) sont plus élevés aujourd’hui qu’au faîte de sa carrière sportive.

L’argent est le moteur du développement du tennis en Asie. Wuhan a dépensé 200 millions de francs pour lancer son tournoi en 2014 avec des installations dignes d’un Grand Chelem. Les tournois asiatiques de la catégorie 250 ou 500 proposent souvent des prize-money deux fois et demie supérieurs à leurs homologues européens ou latino-américains. Dans un autre registre, mais avec toujours la même volonté de progresser et de devenir les meilleurs, les tournois chinois ont envoyé des ramasseurs de balle en stage à Roland-Garros.

Sentant venir le danger, et entendant les premières revendications d’un «Grand Chelem asiatique», les organisateurs de l’Open d’Australie ont renommé leur tournoi «le Grand Chelem de l’Asie-Pacifique». On n’est jamais trop prudent.

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