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Yannick Noah, Richard Gasquet, Lucas Pouille, Nicolas Mahut et Pierre-Hugues Herbert après l’élimination de la France par la Croatie en demi-finale de la Coupe Davis.
© STRINGER/AFP

Débat

Tennis français, où est le problème?

Une fédération richissime, des professeurs bien formés, des bons joueurs par dizaines mais aucun titre masculin en Grand Chelem depuis 33 ans, des polémiques à répétition et un immense sentiment de gâchis. Tentatives d’explications, alors que débute le tournoi de Paris-Bercy

Ils sont quatre dans les vingt premiers mondiaux, douze dans le Top 100, et plusieurs dizaines inscrits au classement ATP. Une preuve incontestable de la profondeur actuelle du tennis masculin français, dont les réserves semblent par ailleurs assurées pour longtemps. Parce que la fédération (FFT) est riche, avec les revenus de Roland-Garros et son gros million de licenciés, et qu’elle va continuer à former des joueurs de qualité. Pourtant, un sentiment de malaise et de gâchis pollue l’ambiance depuis trop longtemps.

Une image générale parfois désastreuse

Depuis septante ans, la France n’a remporté qu’un seul tournoi du Grand Chelem: le mémorable triomphe de Yannick Noah à Roland-Garros 1983, et rien d’autre en dehors d’une poignée de finales perdues. Depuis trente ans, en dehors de deux fugaces incursions (Guy Forget en mars 1991 et Sébastien Grosjean en octobre 2002), aucun joueur ne s’est installé dans le top 4 planétaire. Surtout, traîne ce sentiment amer que personne ou presque ne va au bout de son potentiel. Se dire que Gaël Monfils et Richard Gasquet finiront peut-être leur carrière sans jamais avoir joué de finale de Grand Chelem, ça paraît irréel…

Les chiffres bruts font mal, l’image générale du tennis français aussi. Elle est même parfois désastreuse, comme celle de la FFT, plombée par ses deux dernières présidences: au règne du triste «conducator» Christian Bîmes (1993-2009) a succédé celui de Jean Gachassin (2009 à aujourd’hui), homme sympathique mais régulièrement dépassé par la fonction et les événements. Comme le licenciement du capitaine de Coupe Davis Arnaud Clément, avec des manœuvres grossières et une mauvaise foi pas vraiment assumée. La coupe Davis… La France est le pays qui la veut sans doute le plus, mais depuis dix ans, il n’est pas une défaite qui n’amène de regrets ou pose de lourdes questions de fond, à base de guerres d’ego et de procès d’intention.

La gestion des émotions, problématique centrale

Les Jeux olympiques de Rio n’ont rien arrangé, avec une gestion totalement manquée du cas Benoît Paire, certes complexe, et une passivité coupable sur les caprices hystériques du duo Garcia-Mladenovic, incapables de jouer convenablement parce qu’obligées de changer de tenue juste avant leur premier tour de double.

Il existe un point commun à toutes ces failles: le manque de maîtrise des émotions. Un mal français très généralisé, loin d’être propre à la pratique sportive. Mais dans le tennis, il est partout. Dans la presse, par exemple, qui a pris l’habitude de célébrer ses perdants magnifiques au-delà du raisonnable. Chez les joueurs, qui ne supportent pas la critique et crient parfois à l’injustice quand ils voient des joueurs hors top 4 remporter des épreuves du Grand Chelem (on se souvient des allusions perfides de Jo-Wilfried Tsonga après la victoire de Stan Wawrinka à l’Open d’Australie 2014). Surtout, le problème est nié ou ignoré depuis toujours dans le domaine de la formation.

Des voix s’élèvent

Aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent pour exiger que l’on arrête de fermer les yeux. Celle de Gilles Simon, 6e mondial en 2009 et vainqueur de douze tournois sur le circuit ATP, qui a donné l’an passé une interview au site SoyezPro.com (elle est toujours en ligne). Passée inaperçue alors qu’elle regorge de punchlines définitives et pertinentes, nous en reprenons ici les extraits les plus essentiels.

Avec Simon, nous donnons la parole à Ronan Lafaix, un coach qui prêche dans le désert depuis des années alors qu’il a coécrit la plus belle histoire du tennis français: celle du franc-tireur Stéphane Robert, trente-six ans, nouveau venu dans le top 50, parce que certes talentueux, mais surtout assez intelligent pour faire face à ses vrais obstacles et entreprendre de les régler.

Ecoutons enfin Bernard Giudicelli, grand favori des prochaines élections de février prochain à la FFT, et qui promet d’insuffler une nouvelle dynamique dans ce domaine. Une position assez peu électoraliste, qu’on imagine donc sincère, et qui permettra peut-être à la vieille institution d’enfin s’ouvrir aux contributions extérieures, si souvent snobées jusque-là.


Gilles Simon, joueur

«La fédération, je lui dois tout. Mais c’est justement parce que j’ai fait mon chemin que je peux dire: 80% de ce que j’ai fait était super, mais il m’a manqué «ça». Il y a beaucoup de thèmes qui n’ont pas été abordés au cours de ma formation. Pire, certaines choses ont été niées.»

«Quand je disais «J’ai peur, je sens que je ne peux pas «mettre» ce coup droit», on m’a trop souvent répondu: «Viens, on va en faire 400, tu verras, tu ne rateras plus jamais…». Ou alors c’était un truc du genre «Les gars, faut pas avoir peur! La balle de break, tu l’attaques!». Comme si on ne savait pas quoi me répondre… Tout comme le discours en vogue qui consiste à dire: «Le champion, on ne peut pas le former, il le devient tout seul.» Et bien moi, je pense exactement le contraire.»

«On a tous appris à se connaître, mais on a tous perdu un peu de temps»

«En Espagne, s’il y a des numéros un mondiaux, c’est parce qu’il y a eu des numéros un avant et que le discours se perpétue, un peu comme les handballeurs chez nous. On gagne et ça se transmet.»

«Je pense aussi que les meilleurs mondiaux ont les mêmes émotions mais qu’ils les gèrent beaucoup mieux. Ce qui me frappe, c’est qu’ils ont toujours la même attitude quand ils entrent sur le terrain. Comme s’ils avaient trouvé la meilleure manière d’être et s’y tenaient. David Ferrer sait comment doit être le meilleur David Ferrer et il est comme ça. Nous, Gaël, Jo, Richard ou moi, on fluctue encore vachement. On a tous appris à se connaître, mais on a tous perdu un peu de temps.»

«Le but, c’est que dès le plus jeune âge, le joueur se pose déjà ces questions. S’il a un problème, qu’il commence à essayer de le régler dès que possible. Parce que s’il ne bosse pas dessus, il sera encore là à douze, seize ou vingt-cinq ans. Mais les émotions et la peur, c’est un sujet dont très peu de personnes ont envie de parler en France, parce qu’il s’agit d’un sujet déterminant. Tu sens que personne n’a envie de mettre le nez là-dedans…»


Ronan Lafaix, entraîneur

«Ça fait vingt ans que je me bats pour dire que tout est dans tout: le physique, le mental, la technique, tout est lié. Mais on en est encore à tout compartimenter chez nous. On se prend encore pour des grands techniciens alors qu’on n’a toujours pas admis que le corps et l’esprit fonctionnent ensemble. La gestion des émotions, le détachement, le calme, la concentration, tout ça n’est pas intégré à notre entraînement. On ne formera jamais de champion du monde dans ces conditions.»

«Je le vois dans trop de clubs: les enseignants engueulent les gamins quand ils font une faute. Mais on les empêche d’oser à force d’insister là-dessus. Les joueurs sont éduqués avec le mantra «Mets la balle dans le court!», et ça les suit toute leur vie, ça ne fait qu’installer la peur. On est dominés par la peur. Avec nos meilleurs joueurs, je me dis qu’on a loupé quelque chose, qu’on n’a pas été bons. Alors que Jo a un physique unique au monde, et que Gaël nous montre enfin ce qu’il peut faire faire, mais à trente ans…»

«Beaucoup de parents sont à la recherche de méthodes alternatives»

«En France, on pense encore que le champion va arriver un jour ou l’autre de nulle part, alors que ce sera avant le tout le résultat d’un travail de fond. Apprendre à un joueur à être déterminé avec un corps relâché, ça prend des années de travail. Pareil pour la méditation, une approche mentale nécessaire pour faire carrière dans le top 100 mondial. C’est un élément qui a besoin d’être travaillé dès le plus jeune âge et intégré dans l’entraînement. Une évidence pour moi.»

«Beaucoup de parents sont à la recherche de méthodes alternatives, parce qu’ils ne croient plus dans les vieux discours. La révolution se fait avec le peuple: les gens sont curieux, ils changeront les choses.»


Bernard Giudicelli, candidat à la présidence de la FFT

«Chez les hommes, si on prend tous les Grand Chelem, les Masters 1000 et les ATP 500 depuis dix ans, on arrive à un total de 220 tournois. On en a remporté seulement cinq, et pas un seul Majeur! On a 145 joueurs classés à l’ATP, mais on n’arrive pas à gagner. Avec nos moyens et notre formidable réseau de clubs, on devrait faire mieux.»

«Mon constat est simple: on est bons, on fait partie des grandes nations, mais on ne gagne pas parce qu’on n’a pas la culture de la gagne. En coupe Davis, on vient de perdre contre les Croates, qui n’ont que trois mille licenciés dont trente classés à l’ATP.»

«Notre système est trop fondé sur l’esthétique»

Leur légende Nikola Pilic m’expliquait en juin dernier: «Chez nous, ce sont les familles qui investissent le sport. Quand un joueur vient à mon académie, je le regarde, je ne m’occupe pas trop de sa technique, je vois juste comment il gère ses émotions dans la confrontation.» Notre système est trop fondé sur l’esthétique. La construction d’un joueur français est trop «administrative» et pas assez sportive.»

«Si Murray ou Wawrinka étaient Français, en seraient-ils aujourd’hui à trois Grand Chelem chacun? C’est Yannick Noah qui disait: «Si Jim Courier s’était appelé Jean Courrier et avait été Français, il n’aurait jamais été numéro un mondial, parce qu’on ne l’aurait jamais laissé jouer son coup droit comme lui seul savait le faire.»

«Un chantier immense nous attend»

«Le modèle de la fédération française reste bon, des tas de pays nous envient et souhaitent l’importer. On est bons pour animer, éduquer, former, coacher, mais on n’est pas bons dans l’épanouissement. Il y a bien des choses à modifier, un chantier immense nous attend qui implique de faire la révolution des esprits. La gestion des émotions est la première des priorités. On commence à s’intéresser à cette construction seulement quand nos joueurs ont 18 ans, mais c’est déjà trop tard, ça se joue bien plus tôt.»

«Il faut aussi retrouver une culture de l’exception, et discuter avec la famille le plus vite possible quand on a repéré un gamin hors normes. Les familles sont la base du haut niveau et du champion. Nous, nous avons tendance à mettre les parents de côté, à les considérer parfois comme des rivaux.»

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