Le concept choque ou fascine. Tout Roland-Garros en débat. L'académie ouverte par Arnaud Lagardère, héritier du groupe éponyme, en plein Paris, est désignée officiellement comme une «plate-forme de recherche au service du sport élite». En réalité, elle impose une logique nouvelle au tennis français: celle des champions-éprouvettes, apprêtés en cercle privé. Jean-Luc Lagardère élevait des pur-sang, son fils a vite préféré le tennis. Les cracks du «Team» s'appellent Gaël Monfils, Paul-Henri Mathieu et Richard Gasquet. Les deux premiers sont toujours en lice au tournoi parisien. Leurs talents chèrement monnayés évoluent sous l'égide experte de Patrice Hagelauer, débauché de l'Insep, le giron fédéral, à la consternation générale.

Amélie Mauresmo a grandi dans les dortoirs de l'Insep. Au gré d'interviews, elle raconte encore les douleurs silencieuses que ces institutions, parfois, renferment. «J'avais 11 ans quand j'ai quitté ma famille pour entrer dans l'internat tennis-études, à Paris. Il n'y avait que des filles. Nous nous entraînions du matin au soir, et nous couchions rituellement à 21h. Je me suis sentie prisonnière. J'ai commencé à me renfermer et j'ai perdu le caractère fonceur, casse-cou, que j'avais enfant. Quand j'ai quitté la filière fédérale, à 19 ans, j'étais une joueuse solide, mais j'ai eu besoin de trouver des repères, des bases, en tant qu'être humain.»

La numéro une mondiale, facile vainqueur hier de Jelena Jankovic (6-3 6-3), est encore suivie par un préparateur mental. «Je pense que si j'avais bénéficié d'un soutien psychologique à l'internat, certains problèmes n'auraient jamais existé. Il aurait juste fallu quelqu'un, un adulte, pour écouter les petits soucis d'une gamine de 11 ans. Mais je ne voudrais pas non plus passer pour une Cosette, je ne suis pas à plaindre.»

Roger Federer garde quelques souvenirs encombrants, lui aussi, de son exil précoce. A une nuance près: il a logé dans une famille d'accueil, les Christinet, où il s'est rapidement lié d'amitié avec le cadet Vincent. Incorporé au Centre national d'Ecublens à l'âge de 14 ans, le Bâlois ne parlait pas un mot de français. Il éprouvait des difficultés à suivre les cours au collège de La Planta, et souffrait des moqueries sur son accent. «Au début, j'en ai pris plein la figure. Mais j'ai tenu bon.»

Pendant plusieurs mois, Roger Federer a passé tout son temps libre à téléphoner, traîner au lit, et engloutir des bols de corn flakes à toute heure du jour et de la nuit. Sur les courts, il a usé quelques entraîneurs et de nombreuses raquettes. «Il n'était pas toujours facile de quitter Münsingen le dimanche soir. Mais si j'avais voulu tout arrêter, j'aurais pu. Mes parents ne m'ont jamais poussé.»

Tel ne fut pas le cas de Marcos Baghdatis, dernier finaliste de l'Open d'Australie, dont le père s'était promis que l'un de ses rejetons, au moins, deviendrait sinon une star, du moins un professionnel. Marcos est entré à l'Académie Mouratoglou, à Montreuil-sous-Bois, un dimanche. Il avait 13 ans et n'avait connu que sa bourgade chypriote. Dès le lundi, il a quitté le premier entraînement en larmes, et demandé à arrêter le tennis. «Mon entraîneur hurlait sans cesse: «Bouge-toi les fesses.» J'étais détruit.»

Marcos Baghdatis a pleuré cinq ans dans les bras de sa famille d'accueil, les Benhaïm. «Je pleurais tous les soirs. J'écoutais sans arrêt de la musique grecque, ma famille et mes copains me manquaient, ma petite amie aussi...» Il a tellement pleuré que, après trois semaines, l'académie elle-même a appelé son père, pour suggérer un retour au bercail. Réponse ferme: «Ne vous inquiétez pas, il va arrêter. Ça ira...» C'est allé. Jeudi dernier encore, après son élimination surprise contre Julien Benneteau, membre du Team Lagardère, Marcos Baghdatis a remercié le patron de l'académie et, avec un sourire tendre, Nathalie Benhaïm, «devenue une seconde mère». Et d'ajouter: «J'ai sacrifié une part d'enfance mais, moi, j'ai réussi. Tous n'ont pas eu cette chance.»

Pas exactement. Chaque année, 2000 parents affluent de toute la Russie pour confier leur progéniture au Spartak Moscou et, plus sûrement, au postulat du miracle sportif. Trente candidats seulement sont retenus. Ainsi ce père sibérien, sondé par Le Monde: «A 5 ans, ma fille a décidé toute seule de devenir joueuse de tennis professionnelle. C'est un objectif parfaitement réalisable!»

Yuri Sharapov a frappé à la porte de Nick Bollettieri, sa petite fille de 7 ans sous le bras, dans l'intention irrévocable de l'entraîner. Avec une méthode éprouvée, l'éleveur de champions en a fait une va-t-en-guerre, un label. Arnaud Lagardère ne voit pas les choses différemment. Ni mieux ni pire que les usines à champions qui, chaque année, ouvrent partout, de Russie en Argentine.