Conquête

Teqball, du concept au sport olympique

Ingénieuse invention hongroise, cette table de ping-pong convexe est déjà un succès commercial. Ses concepteurs souhaitent développer un sport à part entière et l'inscrire au programme olympique. Une autre affaire

C’est la pause de midi et le majestueux hall de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) bruisse d’une animation inhabituelle. A côté du classique chassé-croisé des fonctionnaires internationaux en costumes ou tailleurs, les évolutions de deux jeunes sportifs en short donnent un air de préau scolaire à ce haut lieu de la Genève internationale. Leurs semelles crissent sur le carrelage. Du pied ou de la tête, ils se renvoient un ballon de football au-dessus d’une drôle de table de ping-pong incurvée. Ils jouent au teqball.

Une étonnante table arrondie

Que cette démonstration se déroule à l’OMPI le 26 avril pour la Journée mondiale de la propriété intellectuelle n’est pas un hasard. Il y en a d’ailleurs assez peu dans l’histoire de cette table convexe au filet fixe, inventée en 2014 par deux Hongrois passionnés de football: Gabor Borsanyi, un ancien joueur professionnel, et Viktor Huszar, ingénieur en informatique. Leur idée était de jouer au football mais sans les contraintes des conditions climatiques et du nombre de joueurs. Elle s’est concrétisée dans cette table dont le doux arrondi donne à la balle l’effet qu’aurait un lift de Rafael Nadal sur terre battue et la renvoie naturellement vers l’autre joueur.

La bonne idée est peaufinée pour aboutir à la meilleure inclinaison, la meilleure hauteur et le meilleur revêtement possible. La table gagne plusieurs prix internationaux de design et d’innovation. Les deux inventeurs déposent des brevets dans 60 pays et s’associent à un homme d’affaires, Gyuri Gattyan, pour lancer le produit sur le marché de l’équipement de loisirs. Leur stratégie: ne pas vendre une table mais un sport. Le teqball se munit rapidement de règles (match en trois sets de 20 points, trois touches consécutives autorisées mais jamais deux fois de suite avec la même partie du corps).

Une fédération internationale à Lausanne

Il crée aussi sa fédération internationale, la Fiteq, le 28 mars 2017. L’adresse est sise à Lausanne, auprès d’une fiduciaire, mais les bureaux sont à Budapest. La première coupe du monde rassemble 20 pays, la seconde – en 2018 à Reims – 42. «Actuellement, nous sommes reconnus comme sport dans 44 pays d’Asie. La Fiteq compte 19 fédérations nationales et l’on compte environ 3500 tables dans le monde», énumère Greg Muranyi, responsable des «relations diplomatiques» du teqball.

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On sent de gros moyens derrière l’opération. Il y a partout ce même code couleur, avec une dominante de l’orange, qui identifie la marque. L’autre jour, au Tournoi de tennis de Madrid, des joueurs en maillots orange faisaient une démonstration dans la Caja Magica. Sur les vidéos projetées à l’OMPI, on voit l’équipe du Brésil s’y essayer avant la Coupe du monde 2018, et des ambassadeurs nombreux et prestigieux (Ruud Gullit, Carles Puyol, Robert Pirès, Christian Karembeu, Luis Figo, Nuno Gomes) porter la bonne parole. Des bénévoles séduits par le projet et le sport, disent ses promoteurs. Difficile à croire. Tout cela ressemble à s’y méprendre à un projet commercial pensé et financé à grande échelle.

Le teqball fait même de l’humanitaire, distribuant des tables à Abuja, à Ramallah ou dans le camp de réfugiés de Zaatari, en Jordanie. «Le gouvernement hongrois nous apporte son aide diplomatique et logistique pour ces projets», explique Greg Muranyi. Une façon de communiquer pour la Hongrie, qui se targue d’être un pays d’inventeurs. Le teqball, comme la dynamo (Anyos Jedlik), le stylo-bille (Laszlo-Jozsef Biro) ou le Rubik’s Cube (Erno Rubik), sont hongrois. Un buffet magyar, avec goulasch et pains à la pomme de terre, est d’ailleurs servi, et le représentant permanent de la mission de Hongrie auprès des Nations unies, Andras Szörényi, a traversé la place des Nations pour l’occasion.

«Nous sommes prêts à partager»

On manque d’avaler son verre de Tokay de travers en entendant que le teqball rêve de devenir un sport olympique. Sérieusement? Ses promoteurs ignorent-ils qu’il faut d’abord pour cela qu’il soit reconnu comme un sport par le CIO, et que cela passe notamment par correspondre à la définition qu’en donne l’Association mondiale des fédérations internationales de sport (GAISF), laquelle exclut par principe une discipline qui ne dépendrait que d’équipements produits par un fournisseur unique?

«Nous sommes prêts à partager notre invention», répond sereinement Greg Muranyi. Vraiment, malgré le design unique, les brevets et le prix élevé d’une table (environ 3000 francs)? «Oui, vraiment, assure-t-il. Si nous voulons nous développer, il nous faut plus de joueurs et plus de tables. Pour le moment, il n’y en a pas assez, même en Hongrie, et seulement dans les institutions ou les écoles. D’ici la fin de l’année, nous allons ouvrir le marché à une version plus abordable de la table, qui coûtera environ 500 euros. Nous avons regardé pour la faire fabriquer en Chine mais la qualité n’était pas satisfaisante. La version haut de gamme restera la table officielle pour les grandes compétitions.»

Quitte à s’asseoir sur le business des tables de teqball? «A terme, les revenus seront générés par les recettes des spectateurs, la publicité, les droits télé», répond Greg Muranyi. Exactement comme pour les vrais sports.

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