«Quel match! C'était serré aujourd'hui. Je vous avais dit que ce n'était pas facile de gagner ces courses.» Ernesto Bertarelli a le sourire jusqu'aux oreilles en débarquant de SUI 64. Alinghi vient de disputer une des régates les plus intenses depuis le début de la Coupe Louis-Vuitton. Un duel à couper le souffle, qui aurait pu tourner à l'avantage d'Oracle BMW Racing, mais qui a finalement été remporté par le Défi suisse. «Ce point est très important. Au moins autant que la première victoire, insiste le patron d'Alinghi. 3 à 0, c'est psychologiquement beaucoup, beaucoup mieux que 2 à 1!» Une journée qui se termine bien après avoir commencé mollement. Le vent ne daignant pas se lever, ce sont de longues heures d'attente sur l'eau. «Ce matin, on ne pensait pas qu'on allait régater», avoue Bertarelli. Finalement, à 16 heures, la brise rentre et le coup de canon est donné. Pas facile, alors, pour les navigateurs de se dégourdir et de retrouver leur punch.

A la barre de SUI 64, Russell Coutts prend une nouvelle fois le meilleur départ. Mais le premier bord de près est plus disputé que lors des deux régates précédentes. Les Suisses virent à la première bouée avec 8 secondes d'avance seulement. Il faut dire que les conditions – vent plus faible et mer plate – conviennent davantage à USA 76 que la mer hachée de début de semaine.

Et puis, les Américains naviguent mieux. Est-ce dû au fait que Chris Dickson, le skipper du Défi de San Francisco, a laissé la barre à Peter Holmberg pour se concentrer sur la tactique? Ou alors au fait que Larry Ellison, le «boss», n'est pas à bord? Sa place de 17e a été sacrifiée en raison de la chasse au poids qui s'impose par petit temps. On a pu constater, depuis le début de cette compétition, que sa présence ajoutait de la pression sur l'équipage.

Toute la régate va être intense. Car, si Alinghi parvient à creuser légèrement au premier bord de portant (vent arrière), l'écart reste minime: 12 secondes à la deuxième marque, puis 13 à la suivante. C'est alors qu'au deuxième bord de vent arrière, USA 76 parvient à prendre l'avantage. Commence un bras de fer incroyable, pendant lequel Chris Dickson va sans cesse agiter son drapeau de réclamation. Treize fois, le skipper d'Oracle BMW Racing essaie de prouver que les Suisses sont en tort. En vain. Inlassablement, les arbitres sur l'eau répondent par le drapeau vert, signifiant que la demande de pénalité est rejetée. Puis la situation s'inverse. SUI 64 reprend la tête. Mais les bateaux sont très proches. Si proches que l'étrave d'USA 76 touche la jupe arrière du voilier suisse. Et voilà les Américains pénalisés!

Alinghi enroule la bouée en tête avec 8 petites secondes d'avance, mais se fait à nouveau passer et distancer sur le dernier bord de près en raison d'une bascule du vent. Chris Dickson et ses hommes s'échappent. Ils ont jusqu'à 200 mètres d'avance, mais toujours une rotation de 270 degrés à effectuer pour réparer leur faute. A tort, ils vont attendre la ligne d'arrivée, alors que les Suisses ont suffisamment réduit l'écart, pour effectuer leur pénalité. Et pendant qu'USA 76 pivote sur lui-même, SUI 64 file vers sa troisième victoire. Ayant touché la bouée de la ligne en effectuant sa rotation, le voilier américain se voit infliger une nouvelle pénalité, et donc un deuxième 270. Le résultat officiel est donc d'une minute et 1 seconde.

Au centre de presse, tout le monde a retenu son souffle. Au «lounge» de la base d'Alinghi, les supporters ont croisé leurs doigts de toute leurs forces. «J'ai cru que j'allais m'évanouir tellement j'étais tendue», avoue Sylvie Riondet, du service marketing. «C'était certainement la régate la plus difficile pour nous. Vraiment du grand match-racing», s'enthousiasme Ernesto Bertarelli.

Tout comme Russell Coutts et Brad Butterworth, le patron d'Alinghi estime qu'Oracle aurait dû effectuer sa pénalité plus tôt. «Ils auraient eu le temps lors du dernier bord de près. Mais ils ont dû penser qu'ils allaient encore gagner du terrain. Ils ont été un peu gourmands. Le portant a payé pour nous, car la brise est rentrée par-derrière. Cela nous a permis de revenir, et ils n'ont pas pu exécuter la pénalité à temps.» L'Italien Tommaso Chieffi, stratège à bord d'USA 76, le reconnaît: «Nous pensions que nous n'avions pas suffisamment d'avance à la dernière bouée, et nous espérions creuser l'écart au portant. Il n'empêche que nous sommes satisfaits de nos performances aujourd'hui.» Après deux journées de domination d'Alinghi, cette régate a mis du piment et réveillé tous ceux qui trouvaient les courses ennuyeuses. «Cette fois-ci, j'espère que c'était assez serré à votre goût!» lance Russell Coutts en plaisantant. «Les journaux nous avaient déjà enterrés, écrivant qu'Alinghi allait l'emporter facilement. Certains auront pu voir qu'il est peut-être encore trop tôt pour tirer ce genre de conclusions», insiste Tommaso Chieffi. Quoi qu'il en dise, cette nouvelle défaite a dû porter un coup au moral du Défi de San Francisco et de son exigeant patron, qui n'aime pas perdre.