Un coup franc à l’orée de la surface de réparation. Deux joueuses dos au but qui cachent le ballon. Une troisième qui s’élance pour tirer mais arrête sa course, feignant le mouvement collectif mal exécuté. Les trois font mine de s’invectiver. Pendant la seconde de flottement qui suit, l’une glisse toutefois le ballon à l’autre, qui tire et marque. Sur les visages adverses, le désarroi, l’air de dire: «Elles nous ont bien eues!»

La vidéo de ce bijou de coordination, réalisé par Notts County contre Arsenal en première division anglaise, a fait sourire toute la planète football en 2015. Mais c’est loin d’être un cas isolé. Le football féminin raffole de ces trucs et astuces qui ont complètement disparu du terrain chez les hommes, en tout cas à haut niveau. Il y a bien des équipes d’amateurs qui s’amusent à travailler une combinaison originale sur coup franc. Mais certaines formations de filles, elles, érigent le principe en système jusque dans les matches internationaux de l’Euro, qui se tient actuellement aux Pays-Bas.

Lundi, face à l’Allemagne, la Suède a multiplié les corners minutieusement chorégraphiés pour surprendre. Sur l’un d’entre eux, toutes les joueuses présentes dans la surface de réparation formaient une ligne droite tendue entre la ligne des 16 mètres et le point de penalty. Ce n’est qu’au moment où le ballon est frappé qu’elles se déploient, obligeant ainsi leurs adversaires à suivre non seulement la trajectoire du cuir, mais aussi leurs courses.

Protéger le quarterback

Mardi, contre la Suisse, l’Autriche a aussi pioché dans la boîte à malice sur corner – une fois tiré à ras de terre avec plusieurs joueuses venant au ballon mais le laissant finalement filer pour la suivante –, coup franc (trois joueuses s’élancent et font mine de frapper mais ce n’est que la quatrième qui s’y colle) et même sur le… coup d’envoi: la balle est donnée en retrait à la meneuse de jeu de l’équipe, et alors que les deux attaquantes suisses voulaient monter au pressing, quatre Autrichiennes étaient là pour faire barrage de leur corps, façon footballeurs américains qui protègent leur quarterback. But de la manœuvre? Donner une seconde et demie de plus aux attaquantes pour plonger sur les ailes, et à la passeuse pour calibrer son envoi.

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Au-delà des exemples, il y a une véritable tendance. «Les filles sont extrêmement à l’écoute de ces petits schémas tactiques qui peuvent créer la panique dans les rangs adverses», confirme l’entraîneur vaudois Jean-Daniel Perroset, qui garde de ses deux saisons et demie à la tête d’Yverdon Féminin la passion de cet «autre» football.

Chaque semaine, il consacrait une séance à la répétition de combinaisons minutieusement pensées en fonction des forces de ses protégées et des faiblesses de leurs adversaires. «Pendant cette période de ma carrière, j’ai toujours développé différentes façons de tirer corners et coups francs. Chez les filles, il y a encore beaucoup de buts marqués sur balles arrêtées, donc cela fait sens d’y consacrer beaucoup d’énergie.»

Prime au collectif

Chez les garçons, tirer les coups francs relève du stakhanovisme: cela revient à prolonger, seul, les séances d’entraînement pour frapper des ballons à la chaîne, et ensuite recevoir les lauriers promis au buteur. Les filles, elles, ne voient pas d’inconvénient à partager efforts et récompense. Au contraire. Elles se savent gagnantes. «Est-ce que cela dit que la notion de collectif est plus importante chez les filles? Oui, trois fois oui, lance Jean-Daniel Perroset. Mais ce n’est pas sans raison: peu de joueuses sont capables de faire la différence individuellement. Quand on ne peut pas passer par la vitesse ou la force, il faut faire autrement. Se montrer plus malines.»

Les schémas observés à l’Euro sont novateurs, probablement imaginés par les joueuses elles-mêmes ou leur encadrement. Mais le recours à ce genre de trucs et astuces n’est pas une innovation. Il fut un temps où tous les entraîneurs se piquaient d’enrichir le répertoire. «Bernard Challandes et Lucien Favre étaient les maîtres en la matière, ils pouvaient faire répéter des combinaisons des centaines de fois, lâche Jean-Daniel Perroset, un peu nostalgique. C’est dommage que cela n’intéresse plus les hommes.»