Les corps et leurs mouvements

Les terrains de football n’ont pas le monopole de la violence

Les incivilités observées ces derniers temps dans le milieu du sport amateur ne tiennent pas de l’épiphénomène, explique le sociologue Pierre Escofet. Elles découlent des nouvelles formes de socialisation des jeunes d’aujourd’hui et d’un véritable apprentissage de la violence

Pour rendre raison des violences – petites et grandes mais incessantes – dont font l’objet depuis un certain nombre d’années déjà les arbitres des terrains de foot genevois, un récent article du Temps titrait «En amateur, la ligue des tensions». En matière de tensions, ce texte ne pouvait pas manquer de faire penser au drame du 10 juin 2018 qui a failli emporter la vie d’un joueur lors d’une rixe entre deux équipes de ligue inférieure: «Bagarre en 4e ligue: on aurait pu avoir un mort sur le terrain», rapportait la Tribune de Genève. Sommes-nous en présence d’un épiphénomène ou d’une évolution historique du contexte juvénile contemporain?

L’article en question: En amateur, la ligue des tensions

Comme se plaisait à le rappeler Pierre Bourdieu: «Aussi longtemps que l’on ne connaissait pas la loi de la pesanteur, il arrivait à des gens qui voulaient voler ce qui est arrivé à Icare.» De même, aussi longtemps qu’on se refusera à interroger les nouvelles normes de socialisation de la jeunesse, on passera toujours à côté des comportements potentiellement violents qui, fatalement, en procèdent.

La violence est un apprentissage qui élève les seuils de tolérance de ce que l’on est capable d’infliger aux autres… comme à soi-même

Il ne faut pas s’y tromper. Quand on prend vraiment acte d’une partie du système de valeurs qui soutient et qui régule les pratiques, les goûts, les dégoûts, les manières de voir et de sentir des individus jeunes issus de nos sociétés, on ne peut plus être surpris des violences physiques et symboliques bien réelles qu’ils s’infligent et qu’ils infligent. Et pas seulement sur les terrains des sports populaires. En réalité, il existe trois manières particulièrement efficaces de réduire à rien les tentatives d’expliquer les nouveaux désordres qui se donnent libre cours sur les terrains de foot.

Pratiques intériorisées

La première manière consiste à euphémiser le phénomène «violence» en arguant de son caractère exceptionnel. Cet argument, en vérité, ne tient pas. Car ce passage n’est possible que s’il est sous-tendu par des structures stables de socialisation, bref, par des pratiques déjà bien intériorisées. On ne frappe que si on a déjà pris l’habitude de frapper.

Hormis pour quelques cas, statistiquement résiduels, on ne naît pas violent, on le devient. La violence est un apprentissage qui élève les seuils de tolérance de ce que l’on est capable d’infliger aux autres… comme à soi-même. Et cet apprentissage, qu’on se le dise une bonne fois pour toutes, vient de loin. En effet, il se trouve que, depuis le milieu des années 1990, sur bien des aspects, les nouvelles normes de la sociabilité juvénile favorisent cette éducation de l’agressivité et en élèvent presque mécaniquement tous les seuils.

Quelque chose de substantiel a bougé dans la structure sociale de nos sociétés. Le contexte juvénile, pour le pire, s’en est trouvé directement transformé. Comme le notait judicieusement le sociologue Hugues Lagrange en 2001: «De plus, partout l’accélération de la croissance des violences s’est accompagnée d’un accroissement de l’implication des jeunes dans la délinquance […]. La question n’est pas tellement de savoir pourquoi des jeunes et des moins jeunes s’écartent de la légalité en général que de comprendre ce qui suscite, dans cette période de la fin du XXe siècle, des conduites violentes sur une échelle sensiblement plus large que dans les années 1950, 1960, 1970.»

La caravane de la violence passe

La deuxième manière de «buvarder» le problème est bien connue. Il s’agit, à la hâte, de prendre des mesures dont on sait pourtant par avance l’inanité: des chartes se signent, des slogans se scandent, des journées de sensibilisation s’organisent, bref la démagogie et les bons sentiments aboient, mais, parce qu’aucune de ces mesures ne touche vraiment aux principes de déclenchement des comportements incriminés, la caravane de la violence, elle, inexorablement, continue de passer. D’autant plus que ces mesures s’inspirent le plus souvent d’une sorte de «localisme explicatif» de très mauvais aloi.

La violence est un fait social massif qui se diffracte sur les différents champs sociaux correspondants

Et nous voilà en présence de la troisième manière de ne pas toucher à l’essentiel. On voudrait se persuader que la violence ici, par exemple à l’école, n’est pas la violence , par exemple sur les terrains de foot. Comme si sur chaque terrain de foot et dans chaque établissement scolaire pesait une sorte de microclimat social. La violence apparaissant comme mue selon des ressorts à chaque fois différents. Alors que, tout au contraire, elle est un fait social massif qui se diffracte sur les différents champs sociaux correspondants.

Corps, rites et langage

Au mitan des années 1990, les ethnographes de la violence ont bien observé que les formes de sociabilité des adolescentes et des adolescents, un peu partout en Europe, et a fortiori dans le contexte nord-américain dont elles sont d’ailleurs issues, font apparaître tout un travail de transformation et de stylisation dans la présentation de soi, dont le corps et le langage sont à la fois les sièges, les instruments et les cibles: mise vestimentaire griffée, postures corporelles, rituels de reconnaissance entre pairs, manières de parader, de marcher, de déambuler, manières de regarder, de provoquer.

Dans le registre des violences interpersonnelles entre pairs, cette symbolique de l’apparence corporelle, associée à la poétique très spécifique du parler «banlieue», contribue à codifier les échanges de la violence. Ceux-ci dépassent de loin la simple incivilité. En effet, la plupart de ces usages du corps adolescent constituent des préludes à des confrontations violentes. Tous ne mènent pas, bien sûr, à la confrontation physique. Mais la plupart des conflits entre jeunes se moulent dans ces parades d’intentions agressives. Dans le domaine des rixes ainsi augmentées symboliquement on assiste en effet à l’échange de coups de percussion très francs (poings, têtes, tibias, coudes, armes blanches) très éloignés des poussées de potache jadis en vigueur.

Avec ou sans coussins

Malgré tout, la jeunesse d’aujourd’hui n’est pas faite d’une seule pièce. Tous les jeunes ne se reconnaissent pas dans les valeurs pourtant centrales aujourd’hui de virilité et d’agressivité, tous n’arborent pas le look ghetto, tous ne sont pas des virtuoses du «coup de boule-balayette», tous ne s’efforcent pas de styliser la violence. Mais tous doivent se déterminer, en fonction de certaines de ces valeurs dominantes qu’ils découvrent à l’école dès leur prime adolescence. Qu’on la rencontre bien plus tard sur les terrains de foot n’a donc rien d’étonnant.

Les nouvelles générations ne sont pas composées d’individus identiques, mais d’individus plongés dans un même jeu social dont, de l’aveu même des jeunes, il est difficile de sortir ou d’altérer les règles; jeu dont il est manifeste que pour certains, très nombreux en réalité, il en vaut la chandelle. Et c’est justement dans la qualité des investissements qu’engagent les jeunes à cet égard que se manifeste l’action des grands conditionnements sociaux, familiaux et scolaires. La force de rappel du milieu social est cruciale. Les petits et les grands bourgeois jouent aussi à ces jeux physiques et symboliques, et soulignons-le, de plus en plus en vérité, mais «le coussin social» leur permettant d’atterrir en cas de chute dans la délinquance est beaucoup plus épais que pour les classes populaires. Bref, les parents ont les moyens de rattraper les écarts des enfants.

La socialisation des jeunes est plus indifférente que jadis au pouvoir de transmission des institutions traditionnelles (écoles, famille, religion). Ce défaut de verticalité explique l’évolution des violences juvéniles. Car si en matière d’éducation elle s’est effectivement libérée d’anciens carcans plus verticaux, les rigidités de naguère ont fait place à des logiques agressives tout aussi contraignantes. Les terrains de foot n’en ont pas le monopole.


La précédente chronique: Surf, glisse, «juice» et décadence

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