Son écurie est lovée dans le camaïeu de vert et de brun du Yorkshire. Un patchwork de collines herbeuses veinées de murets et piquetées de moutons en bordure de la Pennine Way. Le GPS aura besoin du code postal et de l’aide des voisins pour trouver Windmill Lane. «Whitaker? In the other end of the road. Sorry for the weather.»

Sous un crachin tenace et un ciel gris, la ferme du double vainqueur de la Coupe du monde apparaît. John Whitaker travaille son meilleur étalon, Peppermill, dans le manège aux côtés de ses trois enfants. «Nous ne sommes pas faciles à trouver, n’est-ce pas?» dit-il avec une pointe de fierté. Le temps de ramener sa monture à l’écurie et John ramasse les crottins pendant que sa fille cadette, Joanne, est descendue de cheval pour monter ses obstacles. Chez les Whitaker, pas de luxe, si ce n’est l’herbe grasse du God’s Own Country, et pas de serviteur non plus.

Les infrastructures sont anciennes mais fonctionnelles. John a acquis le modeste cottage avec sa jeune épouse, Clare, à 24 ans et a construit ses installations au fur et à mesure qu’il s’établissait sur le circuit. Les écuries comptent une quarantaine de boxes et de stabulations, un manège sombre, une petite carrière de sable et de caoutchouc, et un paddock de saut en herbe. Elles abritent, en outre, un tapis roulant et un marcheur.

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Autour de la ferme, 40 hectares de pré où s’ébattent les quelques poulains de l’élevage familial, mais aussi des moutons chargés de tondre le paddock, des vaches, des oies et des mini-cochons. «C’est dans les gènes, dit John. Je suis un fermier. Je n’aime rien autant que conduire mon tracteur ou faire les foins. Ça me détend.» Et pour le cavalier aux yeux tristes, le sang, la terre, la famille et l’empreinte de cette rude région du nord de l’Angleterre, c’est important. La ferme où il a grandi, reprise par son frère cadet, Ian, n’est qu’à une vingtaine de minutes de Windmill Lane.

 

Sa routine

Michael est le seul des quatre frères à avoir quitté ce coin de Yorkshire pour s’établir près de Nottingham. «Quand nous nous sommes installés, nous ne réalisions pas à quel point nous ­devrions voyager, dit John. Aujourd’hui, nous allons à Calais presque chaque semaine et au moins deux fois par mois et ça nous prend six heures. C’est un endroit parfait pour monter à cheval et s’entraîner, mais le problème c’est l’éloignement.»

John Whitaker passe rarement plus de trois ou quatre jours d’affilée chez lui durant la saison de concours, et enchaîne parfois les compétitions pendant deux ou trois semaines sur le continent. Il rentre habituellement le lundi, déballe et nettoie les affaires tandis que les chevaux vont au parc. Puis reprend la routine. Quatre à six chevaux à monter le matin entre 7h30 et midi. L’après-midi est consacré aux travaux de la ferme. «J’essaie de donner un peu plus de travail à mes enfants, mais ils font pareil avec moi», s’amuse John. Agés de 31, 28 et 24 ans, les héritiers Whitaker vivent dans le voisinage et travaillent toujours avec leur père.

En cette fin du mois d’octobre, le quadruple champion d’Europe est un peu plus présent chez lui. Peppermill a besoin de repos et ses deux autres montures de tête sont blessées. «J’en profite, même si le temps n’est pas terrible. Je peux parfois rester au lit un peu plus tard, mais je ne prends pas de jours de congé. Nous sommes tellement sur la route qu’il y a toujours quelque chose à faire quand nous rentrons à la maison.»

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La conversation se poursuit au sec dans le salon de son cottage. Un pan entier du mur de vieilles pierres est occupé par des étagères ployant sous le poids des trophées. Dans la partie inférieure, des dizaines de grandes bouteilles de champagne remportées aux quatre coins du globe attendent les fêtes de fin d’année. Le feu crépite dans un petit poêle en fonte dominé par une peinture de Ryan’s Son. «Ce cheval a changé la manière de vivre de toute ma famille», commence-t-il. «J’avais 17 ans et lui 5.»

John sert le thé, raconte. Donald, son père, était un fermier, qui avait grandi avec les chevaux. «C’était un homme de cheval, mais il ne savait pas sauter. Même s’il affirmait le contraire.» C’est sa mère, Enid, qui l’a mis à cheval. Elle a par la suite monté une école d’équitation pour pouvoir acheter des poneys à ses quatre fils. «Elle était assez stricte, même quand nous étions petits. Il fallait nous tenir droits, descendre nos genoux… Nous devions tout faire nous-mêmes, nettoyer le poney et laver la selle et la bride. Quand j’ai mis mes enfants à poney, j’ai essayé d’être plus fun. A 10 ans, c’est plus drôle de jouer aux cow-boys et aux Indiens que de tourner sur une volte.» Sur la commode, une photo de Robert sautant une croix sur un shetland. Il avait 3 ans.

 

Gènes de champion

Aujourd’hui, Robert est un cavalier de niveau international. Tout comme sa sœur aînée, Louise. Joanne, la cadette, s’occupe davantage des jeunes chevaux et du commerce de semence – la ferme est également un petit centre d’insémination. Quant à Clare, la maman, elle est sélectionneuse de l’équipe britannique pour les championnats poneys, juniors et jeunes cavaliers. La fédération équestre internationale recense dans le classement mondial dix Whitaker, tous frères, oncles ou cousins. John et Michael, le troisième de la fratrie, se sont par le passé succédé au rang de numéro un mondial. Sur les 12 petits-enfants d’Enid, seuls les deux cadets de Michael ne montent pas encore à cheval. «Peut-être parce qu’on s’aperçoit que les petits Whitaker ne savent rien faire d’autre, s’amuse John. Alors ils font carrière dans l’équitation.»

La Grande-Bretagne a déjà aligné en Coupe des nations une équipe composée uniquement de Whitaker. «Nous pourrions même en former deux, mais c’est probablement mieux de n’en faire qu’une avec les meilleurs», s’amuse le Britannique. Et ils étaient trois dans la formation qui a remporté la médaille de bronze lors des Championnats d’Europe en 2007 à Mannheim.

Enid n’a jamais cessé de donner des conseils à tout ce petit monde. «Elle est très fière, mais aujourd’hui, elle a perdu le ­contrôle car nous sommes trop nombreux pour qu’elle nous suive tous», rigole John. Sur le bar de son salon, une photo montre l’anniversaire du paterfamilias, Donald, fêté en famille sur la pelouse du célèbre derby d’Hickstead.

John Whitaker et ses enfants dans le manège.

Les années Milton

Après des débuts tonitruants avec Ryan’s Son à l’orée des années 80 (trois médailles en Championnats du monde et d’Europe et aux Jeux olympiques en trois ans), John Whitaker est devenu une légende grâce à Milton. Pendant une décennie, le hongre gris a partagé les podiums avec Jappeloup, le petit bai monté par le Français Pierre Durand. John a déjà participé dans sa carrière à cinq olympiades (six en comptant les jeux alternatifs de Rotterdam en 1980), quatre Championnats du monde, dix Championnats d’Europe et remporté plus de 40 Prix des Nations avec l’Angleterre.

Le Britannique était installé dans le top ten depuis près de vingt ans quand il a été victime d’une attaque cérébrale en 2000 en marge d’une compétition à Stockholm. «C’était terrifiant, se rappelle-t-il. En une minute, j’étais presque mort.» John parle lentement, ses yeux cherchent au plafond de pénibles souvenirs. «J’ai eu une chance incroyable car ma femme était là et elle a tout de suite pris conscience que quelque chose de grave était arrivé. Clare vient rarement aux concours. Elle m’avait accompagné car Robert et Louise participaient aussi. D’autre part, cela s’est produit à quinze minutes d’un hôpital doté de l’un des meilleurs services de neurologie du monde. Sur le coup, je ne me suis pas rendu compte à quel point c’était sérieux. J’avais 45 ans et je me suis dit: «dans quelques semaines, je reprends la compétition.» Ça a pris un peu plus longtemps que cela. J’ai mis un an à redevenir complètement normal. Vous savez, on se plaint toujours d’avoir fait 4 points dans un Grand Prix, mais cet accident m’a amené à relativiser tout ça.»

John Whitaker rajoute du bois dans le poêle. Il prend son temps pour répondre aux questions, réfléchit… Et quand il glisse des plaisanteries pince-sans-rire, son regard s’éclaire d’un éclat malicieux. Sir John a évoqué son métier durant plusieurs heures, ne s’interrompant que pour préparer quelques sandwichs, montrer des documents sur son domaine ou ses chevaux. Depuis son accident, l’ancien numéro un mondial a encore remporté le mythique derby d’Hickstead et deux breloques européennes. Où s’arrêtera la ­conquête du Britannique?