Ce n’est pas un décor qui vous donne envie de vous lever avant l’aube, dans la fin de nuit froide des hauts plateaux kényans, à 2300 mètres d’altitude. Ce matin de septembre, 6h, Julien Wanders et les membres de son groupe d’entraînement se retrouvent devant la station essence d’Iten, point de départ d’une sortie de 35 kilomètres. Les effluves de pétrole remontent du sol et les corps très affûtés se débarrassent des survêtements et des vestes chaudes.

C’est Candide, le riant chauffeur du matatu – le nom swahili des minibus locaux – qui récupère le paquet de vêtements et fourre tout dans son véhicule, dans lequel il collera au groupe de coureurs sur les pistes de 4x4 pleines d’ornières pour les ravitailler tout au long de la séance – et ramasser ceux qui exploseraient en vol.

Après un été en demi-teinte sur la piste, où il n’a terminé qu’à la 10e place du 5000 mètres de la manche de Diamond League à Monaco en août et n’a pas réalisé de chrono à la hauteur de ses références, Julien Wanders s’est tourné, dès son retour au Kenya tout début septembre, vers les Championnats du monde de semi-marathon organisés le 17 octobre à Gdynia, en Pologne. Le Genevois renoue donc avec les sorties longues après avoir passé son été à être concentré sur la courte distance. «J’aime bien cette période. C’est facile de passer de la vitesse au long. Ce sont des rythmes où on est à l’aise», dit-il.

Le petit-déjeuner, c’est après l’entraînement

Sur cette sortie de 35 kilomètres, l’allure moyenne du groupe de coureurs atteint 17,5 km/h et le parcours n’est pas tout plat. «Il y a 400 mètres de dénivelé tout de même sur cette boucle, avec notamment une montée raide au km 25. C’est le seul endroit ce matin où j’ai eu un peu de mal», glisse le recordman d’Europe du 10 kilomètres et du semi-marathon.

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Si la lumière crue et blafarde de la station essence ne donnait pas envie d’appuyer sur la touche «arrêt» du réveil, le décor prend vite une autre tournure. Après 4 kilomètres de faux plat descendant sur un ruban d’asphalte impeccable, Julien Wanders et les 16 coureurs locaux qui l’accompagnent bifurquent à gauche à un carrefour. Une piste terreuse parsemée de profondes flaques d’eau et de nids-de-poule débute là. L’aube se lève au même moment comme pour encourager les athlètes à tenir le rythme et teint le paysage plein de plantes tropicales et de cultures vivrières d’un rose sublime.

Marco Jäger, l’entraîneur de Julien Wanders, avait demandé à son protégé de réaliser cette sortie longue «à allure moyenne». C’est un exercice qui permet à l’athlète de travailler son endurance de manière active et d’obliger son corps à bien gérer les stocks énergétiques pour ne pas épuiser trop vite les réserves de glucides, si importantes sur un effort intense d’une heure (pour les meilleurs) sur semi-marathon. Julien Wanders effectue d’ailleurs cette sortie matinale à jeun. «J’ai l’habitude de faire 35 kilomètres sans manger maintenant, mais quand je suis arrivé à Iten, j’avais de gros coups de mou quand je faisais ça. Aujourd’hui, même si je fais un repas léger la veille au soir, je sais que ça va bien se passer sans manger le matin. Je bois seulement un café pour me réveiller», sourit-il.

Des routes désertes à cause du covid

Après 25 kilomètres, un premier coureur est lâché par le peloton qui relance fort en haut de chaque bosse. Habituellement sillonnés par des groupes de coureurs occidentaux professionnels ou amateurs en stage, les chemins qui se ramifient autour d’Iten sont étrangement calmes à cause de l’épidémie de Covid-19: les étrangers ont annulé leur venue au Kenya, où un couvre-feu est imposé tous les soirs après 21 heures pour éviter les rassemblements nocturnes.

Au trentième kilomètre, la meute retrouve la route. Le rythme s’accélère légèrement sur le bitume. Ils étaient 17 en début de sortie, ils ne sont plus que six à parcourir ensemble les dernières centaines de mètres. C’est la philosophie des séances à la kényane, où des coureurs un peu moins forts s’accrochent le plus longtemps possible aux basques des meilleurs. «Il y a énormément de talents ici. Ils travaillent tous comme des coureurs professionnels. Ils ne sont pas dans le contrôle, à se dire: «Moi, ce n’est pas mon allure.» Non, ils vont tous le plus loin possible», admire Julien Wanders.

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Son coach de toujours, Marco Jäger, vit en Suisse et adapte les séances à l’émulation locale et à son terrain d’entraînement vallonné. «Il m’avait dit de faire une heure et demie. Finalement, on a fait deux heures, donc un peu plus long, mais je lui dis tout ça et il n’y a pas de problème. Marco n’est jamais venu ici et j’ai mis du temps à m’adapter aux plans d’entraînement avec l’altitude. Mais maintenant ça marche bien», sourit l’athlète sponsorisé par Nike.

Cinq bornes de rab et une photo

Les 11 coureurs qui avaient lâché prise en route arrivent quelques secondes après le groupe de tête. Pas le temps de flâner, il faut vite monter dans le minibus d’assistance pour aller rejoindre Lawrence Cherono, le vainqueur des marathons de Boston et de Chicago en 2019. Au sein du groupe de Wanders tout au long de la séance, Lawrence Cherono s’est offert cinq bornes supplémentaires à la même allure pour pousser jusqu’à 40 kilomètres. Le Genevois vient le féliciter chaudement et pose pour une photo avec lui.

La scène illustre l’émulation positive de ces sorties groupées où les adversaires en compétition sont amis dans la souffrance de l’entraînement. Car même «à allure moyenne», un parcours de 35 kilomètres laisse des traces. A la fin de son effort, Julien Wanders se penche, les mains sur les genoux, pendant deux minutes, le temps de digérer une «petite remontée d’acide».

C’est enfin l’heure du réconfort. L’expatrié genevois offre le petit-déjeuner à ses partenaires d’entraînement dans le petit restaurant tenu par sa copine, une Kényane originaire d’Iten. Au menu, du pain indien avec des œufs brouillés et beaucoup de thé au lait. Huitième aux Championnats du monde de semi-marathon à Valence en 2018, le «Mzungu», le surnom donné aux Blancs qui vivent au Kenya, vise mieux en Pologne. «A l’entraînement, je vois que je peux suivre les Kényans, glisse Wanders. Je sais que c’est possible de les battre en compétition.»