Paralympiques

Théo Gmür, contre mauvaise fortune gros cœur

En l’espace de quelques jours et de trois médailles d’or, Théo Gmür est passé d’inconnu du grand public à héros national. Rencontre avec un jeune homme qui vit son hémiplégie avec un seul mot d’ordre: tenter de tout faire comme les valides

Mercredi 21 mars. Il est 11h passé de quelques minutes sous le soleil de Haute-Nendaz. Soudain, une Skoda aux plaques thurgoviennes déboule à vive à l’allure sous la banderole rouge exhibant un imposant «Bravo Théo!». Sur le siège passager, le Théo en question. Il arbore ce sourire communicatif qui semble ne plus le quitter depuis qu’il a conquis ses trois médailles d’or aux Jeux paralympiques. Derrière le volant, Urs Huwyler, un jovial Alémanique d’une soixantaine d’années. Chef de presse de la délégation suisse à Pyeongchang, il est devenu pour quelques jours l’agent personnel de Théo Gmür. Et il a du travail plein le téléphone portable: le Valaisan, qui était deux semaines plus tôt un étudiant à Macolin presque comme les autres, vit aujourd’hui dans une effervescence de rock star. Le jeune homme de 21 ans a été accueilli en héros mardi soir à son retour en Suisse: une première ovation et les bras maternels à l’aéroport de Kloten, avant un voyage en jet privé pour rallier Sion, où il atterrissait dans un euphorique concert de cloches et d’acclamations.

La nuit n’a pas calmé les ardeurs de ses admirateurs. Sur les 40 mètres qui séparent sa descente de voiture du café-bar Le Mazot, les quelques passants l’arrêtent tous pour le féliciter. Un petit avant-goût de ce qui l’attend le soir même, où une grande réception est organisée en son honneur. La tenancière du tabac lui montre fièrement sa vitrine, où elle a collé les nombreuses coupures de journaux reflétant ses exploits.

Une fois entré dans le café, il échange encore des poignées de main chaleureuses avec les 4-5 clients présents, qui se lèvent tous pour venir le féliciter. «C’est vraiment fou. J’avais déjà reçu plein de messages et de photos des journaux lorsque j’étais en Corée, mais ce n’est pas comme en vrai. Je ne pensais pas du tout qu’il y aurait une telle effervescence en Suisse», se réjouit-il, enfin assis, de sa voix chaleureuse et teintée d’une pointe d’accent valaisan.

Des bas et des hauts

Interview après interview, on sent que la nouvelle étoile du sport suisse prend de l’assurance face aux médias. Les questions du Temps commencent par une explication de ses exploits coréens: «Contrairement à la plupart des athlètes, c’étaient mes premiers Jeux. Cela m’a permis de les aborder avec un peu d’insouciance, et ça a payé. Les premiers jours là-bas, avec la taille des infrastructures, la cérémonie d’ouverture, je me suis rendu compte que c’était autre chose que la Coupe du monde et le stress est monté. Mais petit à petit la pression s’est relâchée, et j’ai commencé les compétitions dans les meilleures dispositions.» Le Nendard rappelle aussi que sa saison avait laissé entrevoir de jolis signes avant-coureurs, avec ses deux premiers succès en Coupe du monde, agrémentés de deux globes de cristal, celui du géant et celui du classement général.

Pourtant, l’été dernier, une mononucléose avait plongé le futur champion en plein doute. Le dernier épisode d’une longue liste de coups durs. Le premier d’entre eux survient lorsqu’il est âgé de 2 ans. Un accident vasculaire cérébral le laisse hémiplégique du côté droit. Poussé par ses parents, il décide de faire face à la fatalité, avec ce leitmotiv: vivre le plus possible comme s’il était valide. «J’ai commencé le ski très tôt, vers 3 ans. Mon grand frère Thomas, aujourd’hui devenu un excellent coureur de demi-fond, était mon modèle, et je voulais absolument le suivre sur les pistes. Mes parents me poussaient dans la même direction, ils ont toujours essayé de me mettre avec des valides. La différence entre eux et moi est quelque chose qui m’a toujours boosté, car je la vois comme ma marge de progression.»

Deux corps en un

Le jeune homme peine à trouver les mots pour expliquer le combat intime de son côté gauche et de son côté droit. «Disons que je ne peux pas faire tout ce que je veux du côté droit. Mais en répétant les séances de physio, d’ergothérapie puis en enchaînant les virages sur la piste, les muscles de droite se mettent quand même à travailler. Par contre, dès qu’il y a une situation imprévue, je dois tout récupérer avec le côté gauche, qui fatigue donc beaucoup plus vite.» Son super-G coréen l’illustre parfaitement: à quelques portes de l’arrivée, dans un virage pied droit, le Nendard se retrouve au bord de la chute, mais parvient à se récupérer grâce au travail de la jambe intérieure gauche.

En Finlande, l’équipe de ski paralympique s’entraîne avec les valides. C’est l’idéal sportivement, mais aussi pour la recherche de sponsors par exemple

Théo Gmür, champion paralympique

Voir aussi: Le super-G de Théo Gmür à Pyeongchang

Ses rêves sportifs, aujourd’hui réalisés au-delà de ses espérances, ont failli ne pas survivre à une adolescence chaotique. Il y a tout d’abord la mort de son père, en 2011. Et puis deux grosses opérations en 2015, à la cheville et au poignet. Du côté droit, évidemment. «Leur mobilité déclinait, les muscles s’atrophiaient. Après l’opération, il y a eu beaucoup de douleur, et la rééducation a duré des mois. Devoir affronter ces galères donne beaucoup de force mentale après coup, mais j’ai eu de gros doutes à ce moment-là, sur la suite à donner à ma carrière sportive, mais aussi professionnelle.»

Titulaire d’un CFC d’employé de commerce et d’une maturité professionnelle, Théo Gmür frappe alors à la porte de la réputée école suisse du sport de Macolin. «Au début, ils étaient sceptiques, car ils n’avaient jamais accueilli d’athlète handisport. Mais j’ai fini par les convaincre.» Aujourd’hui en deuxième année de bachelor, il s’éclate sur les hauts du lac de Bienne. Il s’arrache lors des cours pratiques pour faire les exercices comme les valides, et discute avec ses professeurs pour trouver des parades lorsque ce n’est pas possible.

Etudiant à mi-temps

«C’est le rêve pour un athlète d’être là-bas. On est une petite classe, il n’y a que des bons sportifs et l’ambiance est excellente. Tous les équipements nécessaires à la préparation physique sont sur place, et l’école permet une grande flexibilité aux sportifs de haut niveau. Même si, comme je rate énormément de semaines de cours, je vais certainement avoir besoin d’une ou deux années de plus pour terminer mon bachelor», estime-t-il.

Intégré dans une école de sport avec des valides, Théo Gmür espère pouvoir un jour faire de même sur les pistes de ski. «En Finlande par exemple, l’équipe de ski paralympique s’entraîne avec les valides. C’est l’idéal sportivement, mais aussi pour la recherche de sponsors par exemple.» Car ce n’est pas un scoop, le handisport n’est que très peu médiatisé, et la ferveur due à son récent triplé descente – super-G – géant ne constitue qu’une exceptionnelle parenthèse. Même si les choses semblent évoluer. «Selon les athlètes les plus expérimentés, les Jeux de Pyeongchang ont été beaucoup plus suivis que ceux de Sotchi ou de Vancouver.»

Il est midi pile. Urs Huwyler se lève de la table voisine et montre l’horloge. Théo Gmür a encore de nombreux rendez-vous à son programme. Et il s’agit de ne pas être en retard pour le suivant: le premier repas post-olympique préparé par sa maman Anne-Brigitte. «Après des semaines de nourriture d’hôtel, c’est l’une des choses qui m’a beaucoup manqué.»

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