Cyclisme

Thibaut Pinot, le Français qui n’aimait pas le Tour

Révélé sur les routes de la Grande Boucle en 2012, le coureur entretient depuis une certaine défiance vis-à-vis d’une course qui colle mal avec son caractère. Mais, à 29 ans, il entend forcer sa nature. Pour triompher?

Un prétendant au maillot jaune ne devrait pas dire ça. Mais Thibaut Pinot surprend toujours par une spontanéité déroutante, à ne pas enseigner dans ces cours de média training servis aux jeunes sportifs.

Dans un entretien publié le 5 juillet par L’Equipe à la veille du départ du Tour de France, le cycliste avoue ainsi sa crainte d’endosser le costume du successeur de Bernard Hinault, dernier vainqueur français de l’épreuve en 1985. «Le Français qui gagnera le Tour, ce sera une star. Et est-ce que j’ai envie d’être une star? Non. Ce n’est pas mon caractère. Ce que j’aime, c’est être tranquille dans ma maison, avec mes animaux», assume celui qui vit au milieu des moutons et des chèvres à Mélisey, village verdoyant de Franche-Comté dont son père Régis est le maire.

Aventure transalpine

A 29 ans, Thibaut Pinot ne se pointe pourtant pas en touriste avec sa canne à pêche (son autre grande passion) sur le Tour 2019. De retour après un an d’absence et deux abandons, il est persuadé de pouvoir égaler son meilleur résultat, une troisième place en 2014. Alors pourquoi pas cette année? Après tout, Chris Froome a eu la mauvaise idée de percuter un mur sur le Dauphiné libéré en juin et un autre favori, Tom Dumoulin, soigne encore son genou. Il y a cette concurrence plus réduite, son état de forme affiché sur le Dauphiné (cinquième malgré un coup de froid), un programme allégé pour pétarader en juillet et un début de course parfait à ce stade.

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Mais le pêcheur de Mélisey affiche ses ambitions à sa façon. Il ne cache pas ses doutes et rappelle que son métier n’est pas celui d’un saisonnier de juillet. Quand son compatriote Romain Bardet vit, dort et mange Tour de France, épreuve sur laquelle il a construit l’essentiel de son palmarès, Thibaut Pinot s’en est émancipé pour gagner des étapes sur le Giro, la Vuelta ou remporter le Tour de Lombardie en octobre dernier. «Certains arrivent à penser au Tour douze mois sur douze, Thibaut non. Il a besoin de gagner ailleurs, d’être performant dès qu’il met un dossard», observe Julien Pinot, son grand frère et entraîneur.

Si le grimpeur formait un couple avec son Tour national, la relation serait qualifiée de «compliquée» entre coup de foudre, bruit de vaisselle cassée et abandon du domicile conjugal. En 2017 et 2018, il préfère le Giro à la Grande Boucle. «Il n’aime pas le côté oppressant du Tour. Sur les aires de départ ou d’arrivée, vous étouffez un peu, cela n’a rien à voir avec les autres courses», admet son frangin. En Italie, il dit pédaler avec plus de légèreté dans une course où l’improvisation serait encore tolérée et le cycliste pas une bête de foire.

Le Tour, «pas du vélo plaisir»

Mais Pinot est revenu de son flirt transalpin. Il a loupé de peu le podium la première année (quatrième) avant d’en être éjecté à la veille de l’arrivée l’année suivante, le corps vidé par une pneumopathie. Avant le départ du Giro 2018, il promet à son manager général, Marc Madiot, de fermer la parenthèse pour se consacrer à 100% au Tour en 2019. Comme un retour d’ascenseur. Sept ans plus tôt, le jeune cycliste prend d’assaut le bureau de son patron pour le convaincre de l’aligner au départ de la Grande Boucle. Madiot cède et voit son protégé remporter une étape et terminer dixième du classement général. La machine médiatique s’emballe alors. L’Equipe l’affiche en une avec cette question «Pinot peut-il gagner le Tour?»

La France du cyclisme a construit des cathédrales pour des coureurs moins talentueux, elle a bien cru (un peu) à des Sandy Casar, David Moncoutié voire Sylvain Chavanel dans des années 2000 de disette. L’intéressé se dit «un peu dégoûté» par la fameuse une, mais ne peut rien contre son destin de coureur français. «C’est arrivé trop vite, il n’était pas prêt», concède Julien Pinot. Son cadet grimpe bien, roule correctement, le Tour doit devenir sa raison de vivre. A lui d’assumer cette pression ou alors de s’échapper comme un Jean-François Bernard (troisième en 1987), qui a préféré muter par la suite en domestique de luxe au service de Miguel Indurain.

Pinot n’a rien contre le rôle de leader, il se sent juste comme un poisson hors de l’eau au milieu de ce grand barnum de juillet. «Les étapes ne sont pas plus fatigantes qu’ailleurs, mais c’est tout le bordel autour, l’hélico au-dessus de la tête toute la journée. Tu n’entends pas les coups de patin quand ça freine, confie-t-il au magazine Pédale! en 2015. Pendant trois semaines, tout va être dans l’excès. Le Tour, ce n’est pas du vélo plaisir.»

Déceptions et abandons

Il avoue en faire des nuits blanches la semaine avant le grand départ. En 2013, il débranche dans la descente du port de Pailhères dans les Pyrénées, collé au bitume par la peur, puis monte le Ventoux avec 40 degrés de fièvre en queue de peloton. Un calvaire. Il a l’impression d’être jeté dans la fosse aux lions, ne comprend pas la violence des critiques. En dehors de sa victoire à l’Alpe d’Huez en 2015 sauvant un Tour raté (seizième au général) et son podium de 2014, Thibaut Pinot enchaîne les déceptions et les abandons depuis. Le Tour est «à l’opposé de lui», dit-il au Monde avant le Tour 2017. Trop de pression, de stress et pas assez de liberté depuis que la Sky (devenue Ineos en mai) étouffe la concurrence à coups de gains marginaux et de puissance maximale. D’ailleurs, le Français a accroché un podium l’année où le roi britannique était nu après l’abandon précoce de Froome.

Depuis, il a laissé la lumière à un Romain Bardet (deuxième en 2016 et troisième en 2017) capable de répéter en français, en anglais et même en allemand son envie impérieuse de gagner la Grande Boucle. Thibaut Pinot, lui, ne le formulera jamais ainsi. Il connaît trop les aléas d’une course où une chute, un coup de froid peuvent ruiner vos plans annuels. Mais du manque peut rejaillir l’amour du premier jour. Son frère Julien veut s’en persuader. «Vivre le Tour devant sa télé l’an passé a été plus difficile qu’il ne pouvait le penser. Il a davantage pris conscience que sa carrière passait par le Tour et revient avec une envie nouvelle.»

Assez peut-être pour forcer sa nature pendant trois semaines. Et ainsi entretenir ce vieux rêve de trente-quatre ans d’un Français en jaune sur les Champs-Elysées.

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