Football

Thierry Henry, le coach sous l’armure

L’ancien buteur d’Arsenal et de l’équipe de France s’est livré comme rarement dans une interview à Canal +. Il y raconte que s’il a été froid tout au long de sa carrière, c’est parce que «les grands joueurs sont des tueurs»

Juste avant de lancer la pub, le présentateur Hervé Mathoux avait annoncé «une interview exceptionnelle de Thierry Henry» et franchement, cela incitait plus à zapper qu’à rester sur Canal +. Les stars du foot sont si rares à l’interview qu’elles n’ont même plus besoin d’y dire quelque chose d’intéressant. Le fond noir, le tabouret de bar, la musique épique et un montage syncopé compensent généralement la vacuité du propos.

Circonstance aggravante, les questions étaient posées par Olivier Dacourt, ancien joueur (Leeds, Roma, Inter, 21 sélections en équipe de France), devenu consultant du «Canal Football Club». On s’attend à une énième et insipide interview de connivence. Et là, miracle. Dacourt qui n’hésite pas à insister là où ça peut faire mal et cette impression étrange de découvrir pour la première fois un peu de qui est vraiment Thierry Henry.

«Sur le terrain, je ne souriais pas»

Adulé à Arsenal, le meilleur buteur des Bleus (51 buts) n’a jamais été prophète en son pays. Il admet une certaine responsabilité dans ce rendez-vous manqué avec la France. «Les gens ont gardé l’image du joueur. Et c’est vrai que lorsque j’allais sur le terrain, je ne souriais pas. Je ne me suis jamais vraiment ouvert, j’ai toujours gardé une partie de moi cachée.»

Il y avait dans les silences de Henry bien plus que la volonté de se préserver, et dans la signature de ses buts – bouche fermée, visage inexpressif – quelque chose de beaucoup plus profond qu’une posture. «Quand je marquais, je n’étais pas content, c’est vrai. Parce que j’ai été éduqué comme ça par mon père.» Et Henry de raconter un souvenir que l’on devine toujours à vif dans sa mémoire: «Viry-Châtillon-Sucy-en-Brie. Coup d’envoi 14h. On gagne 6-0, je mets les six buts. De Viry-Châtillon à Orsay où j’habitais, mon père il m’a… [ému, il s’interrompt, puis se reprend] De Viry à la maison, mon père il m’a sorti toutes mes erreurs du match. Ça m’a conditionné. Je parle de ça, j’avais douze ans. Et ç’a a toujours été comme ça après aussi. Des fois je mettais des buts, et j’en avais raté avant, je marquais et dans ma tête je me disais: «mais comment j’ai raté celui d’avant, je marque celui-là, putain. T’as pas honte?»

«J’étais là pour tuer»

Formaté par l’exigence de son père, Thierry Henry s’est toujours senti «en mission», «programmé». «Je ne suis pas quelqu’un de très sérieux dans la vie mais sur le terrain je l’ai toujours été. J’avais quelque chose à exécuter. Je n’étais pas là pour rigoler. On était là pour gagner et moi j’étais là pour tuer.»

A ce moment, Olivier Dacourt semble surpris. Et sa surprise nous surprend. Non, le dur, ce n’était pas Dacourt le demi défensif, qui mettait des boîtes et accumulait les cartons jaunes; c’était Henry. L’élégant, le fluide, une seule fois expulsé avec les Bleus. «Tueur, répète Henry en articulant bien. Pour moi, ce qui fait la différence entre un bon joueur et un très grand, c’est que le très grand est un tueur. J’aime bien jouer contre mon père. Mais si je dois lui mettre un coup de coude pour passer devant lui, je vais le faire. Et lui fera pareil. Après, celui qui a gagné amènera l’autre à l’hôpital se faire soigner mais c’est le seul moyen de survivre dans un match. Le très haut niveau, c’est comme ça.»

Dacourt ne peut pas comprendre. Comme Henry ne peut pas comprendre Messi, Zidane ou Cristiano Ronaldo. «Les joueurs au sommet sont à part. Le public ne les comprend pas parce qu’ils pensent différemment. C’est pour cela qu’on les trouve souvent un peu bizarre.»

Maintenant il est prêt

Aujourd’hui, Thierry Henry passe ses diplômes d’entraîneur, un métier pour lequel il n’est pas programmé, ni à Arsenal ni ailleurs. «Tu as eu une carrière mais qu’est-ce que tu as fait en tant qu’entraîneur? Rien. Donc tu apprends, tu écoutes.» Second assistant du sélectionneur espagnol de l’équipe nationale de Belgique, Roberto Martinez, il «emmagasine toutes les informations disponibles» et reste à sa place.

A son arrivée chez les «Diables» en août 2016, Thierry Henry a rapidement compris que jouer et entraîner sont deux choses totalement différentes. «Joueur, ce n’était pas un faux métier. Mais là, c’est plus dur, plus prenant. Je ne faisais pas attention à ça quand je jouais», avouait-il en février dernier dans L’Equipe. Un aveu surprenant de la part d’un footballeur considéré comme une encyclopédie vivante de son sport. Arsène Wenger avait sans doute raison l’été dernier de refuser de lui confier une équipe de jeunes: Henry souhaitait mener en parallèle ses activités de consultant pour Sky Sports. Il n’était pas prêt.

«Il pense, Mbappé. Il est malin»

Désormais, Thierry Henry pense en coach. Il sait que son apport sur le jeu est limité («Si le gars a un certain talent, qu’est-ce que tu vas lui apprendre, à part deux ou trois trucs tactiques?») mais que par contre, son travail sur le mental peut avoir une grosse influence. «Moi, ce qui m’intéresse c’est plus là (il désigne son front de l’index): Développe ton cerveau. Deviens un tueur. Développe ton intelligence, ne regarde pas seulement la balle, suis les mouvements de joueurs. Comprend vite qui est faible dans le match, qui il faut attaquer, qui il ne faut pas attaquer, comment attaquer.»

C’est en entraîneur que «coach Titi» observe celui que le foot français annonce comme son successeur, Kylian Mbappé. «Je n’aime pas les comparaisons et il faut que Mbappé devienne Mbappé. Mais qu’est-ce qu’il est bon! J’aime le regarder jouer. Quand je le regarde dribbler, je vois qu’il pense. Il pense. Il pense le petit, il est malin. Et ça c’est le signe d’un mec qui peut aller très loin.»

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