Le FC Thoune est deuxième du classement de Super League, à dix points du rival cantonal Young Boys, mais devant le FC Zurich et le FC Bâle. Aucun de ces trois géants du football suisse ne doit comme Thoune trouver 1,5 million de francs pour finir la saison. Telle est la duale réalité d’un club habitué à faire beaucoup avec peu. Ces dernières années, l’équation à double inconnue a été résolue par la capacité du directeur sportif Andres Gerber à signer d’excellents joueurs venus de Challenge League, à les mettre en valeur à Thoune, puis à les revendre avec une forte plus-value. Comment fait Thoune pour révéler les Steffen, Zuffi, Buess, Sanogo, Fassnacht ou Rapp? A écouter Andres Gerber, il n’y a pas de recette miracle. Seulement la nécessité d’être intelligent, l’habitude de la pression et un contexte favorable. Un modèle facilement exportable? Pas sûr, car s’il y a beaucoup de bons joueurs, il n’y a pas beaucoup de FC Thoune.

Le Temps: Le FC Thoune est sans doute le club suisse qui fait le plus avec le moins.

Andres Gerber: C’est vraiment quelque chose d’ancré en nous. Se demander combien cela va coûter, voir s’il n’y a pas une autre solution moins chère. On ressent cela dans chaque séance, que ce soit à propos du secrétariat, des salaires, du camp d’entraînement cet hiver, des transferts ou de la pelouse. Aujourd’hui, il n’y a plus besoin de l’expliquer, tout le monde en est conscient. Pour tout ce que l’on fait, on réfléchit plus que les autres. C’est comme un ménage privé: si vous avez beaucoup d’argent, vous ne regardez pas le prix et vous payez, mais si vous êtes un peu juste, vous faites plus attention.

Dans le football, avoir assez d'argent c'est déjà trop

Et le FC Thoune n’a pas assez d’argent?

Dans le football, «assez» c’est déjà trop parce qu’on a toujours tendance à dépenser plus que ce qu’on a en se disant que «ça va aller». Même à Thoune, où il n’y a pas assez, on pense quand même toujours que ça va s’arranger. La différence, c’est que les grands clubs comme Bâle ou YB peuvent plus facilement dépenser sans réfléchir. Nous, nous devons plus réfléchir, plus discuter, ce qui nous amène à prendre moins de risques. Parce que moi, si je paie 200 000 francs pour un joueur de Challenge League et qu’au bout de deux mois cela ne va pas, les conséquences sont plus grandes.

On dit que la seule fois que le FC Thoune a mal travaillé, c’est lorsqu’il avait beaucoup d’argent après la Ligue des champions (2005-2006, relégation deux ans plus tard). Etes-vous d’accord?

J’étais encore joueur à cette époque. Le club n’était pas préparé à vivre cela. Nous n’avions pas de secrétariat, pas de ticketing. Les salaires étaient bas et, tout d’un coup, le club a reçu 20 millions et tout le monde a voulu en avoir une partie. C’était comme une mine d’or à ciel ouvert dont il fallait profiter le plus vite possible. Aujourd’hui, le FC Bâle et YB sont beaucoup mieux structurés, ils savent gérer ces situations.

Finalement, vous avez plus de pression que les grands clubs?

Il y a moins de pressions extérieures, des fans, des médias, des sponsors, mais plus de pression interne, parce que nous n’avons pas le droit de nous tromper. Peut-être aussi que cela nous rend service. Si on tombe une fois en Challenge League, comme Lausanne, il est possible qu’on mette la clé sous la porte. Alors qu’à Lausanne l’an dernier, ils n’avaient pas cette pression-là.

Lausanne est tombé et Thoune s’est sauvé, sans licencier Marc Schneider lorsque vous étiez dernier. Thoune est, avec YB et Bâle, la seule équipe à n’avoir pas changé d’entraîneur la saison dernière.

Pour nous, ce n’était pas une question d’entraîneur. Le problème était ailleurs. Même au pire moment, lorsqu’on a perdu cinq matchs de suite, le coach avait une bonne relation avec les joueurs, l’équipe ne jouait pas si mal. Marc Schneider n’est pas chez nous par hasard: c’est un professionnel avec une ligne, des idées. Il connaît la maison, je ne dois pas lui expliquer chaque semaine pourquoi on ne peut pas acheter tel joueur ou partir en stage cet hiver à tel endroit. Il va très bien avec le FC Thoune.

Au pire moment, nous sommes restés calmes. Cela a donné un bon signal

La saison passée, vous avez toujours pensé que vous alliez vous sauver?

Notre cinquième défaite consécutive, 7-1 à Sion, a été le moment le plus dur. La pression était très forte, les joueurs étaient vraiment abattus. Mais d’une certaine manière, on avait touché le fond; ça ne pouvait pas être pire. Il valait mieux rester tranquille, ne pas paniquer. Le président et moi sommes restés calmes, confiants. Cela a donné un bon signal autour de nous. A force, cette stabilité est devenue un peu la marque du club. Les gens apprécient cela parce que c’est devenu de plus en plus rare – même en dehors du football – de rester calme, de ne pas paniquer, de travailler sur le long terme. Mais de l’intérieur, ça n’était pas facile à vivre. J’ai eu des nuits difficiles durant plusieurs mois.

Vous voulez dire que vous avez joué un rôle en public?

Non, j’ai toujours dit que c’était aussi difficile pour moi. Mais il fallait être là, être utile, essayer de faire une différence. Là, il faut souligner le rôle central de notre président, Markus Lüthi. Il est très important dans la réussite du club. Si vous avez quelqu’un qui panique, qui ajoute de la pression, ça devient compliqué. Il est clair que je préfère la situation actuelle, où nous sommes deuxième, où tout est tranquille et tout le monde est content, mais cette période troublée a été très intense. Ce sont ces moments qui vous permettent d’apprendre personnellement, professionnellement et humainement.

Estimez-vous qu’il y a plus de mérite dans la constance que dans l’exploit sans lendemain?

Pendant ma carrière de joueur, je n’ai pratiquement connu que des hauts et des bas. J’ai été champion deux fois et j’ai été relégué deux fois, j’ai joué la Ligue des Champions et en Challenge League, j’ai gagné la finale de la Coupe, perdu la finale de la Coupe. J’ai aussi connu des clubs avec des problèmes financiers et même des scandales. J’ai eu droit à tout et je peux dire que c’est difficile de vivre avec toute cette pression. Aujourd’hui, j’ai surtout envie de calme et d’harmonie. Le FC Thoune a un peu le même parcours que moi. Je ne dis pas que les faillites et les scandales ont été une bonne chose, mais ils lui ont donné une histoire et ont contribué à en faire un club pas comme les autres, un club avec une personnalité. Depuis dix ans, on a une bonne image et cette stabilité nous fait du bien. 

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Aujourd’hui, le FC Thoune est réputé pour sa capacité à aller chercher de très bons joueurs en Challenge League ou même en amateurs. Comment faites-vous?

Il y a plusieurs raisons à cela. La plus simple est qu’il y a beaucoup de bons joueurs en Challenge League, mais que souvent, on ne leur donne pas leur chance. C’est comme dans ces entreprises où l’on veut un jeune, mais avec de l’expérience. Nous, on prend le jeune en sachant qu’il doit encore faire ses preuves. Après, ce que Thoune a de plus que les autres, c’est un cadre idéal pour s’épanouir. Le club est tranquille, bien structuré, mais il y a aussi la ville, la nature autour. C’est joli, c’est calme et on peut se concentrer sur le football. Le même jeune qui signe à Bâle, il va déjà coûter plus cher (parce que les agents adaptent les prix), il sera confronté à plus de concurrence, il y aura plus de médias, plus de pression et moins de temps pour convaincre.

Entre le staff d’entraîneurs et moi, nous fonctionnons bien. Eux s’intéressent plus aux statistiques, à la tactique, moi je suis plus un intuitif, je suis plus dans les sensations. Maintenant, notre réussite facilite les choses. Nous connaissons les agents, ils savent quels profils de joueurs nous recherchons. Cela nous permet de faire rapidement le tri parmi les offres que je reçois chaque jour de partout, même de Facebook!

Faire jouer les jeunes demande un peu de courage

Mais le talent de Thoune, c’est de repérer le joueur à fort potentiel ou simplement de lui donner sa chance?

Bien sûr, il faut que le joueur ait des qualités, soit intelligent et ait la bonne mentalité, mais je suis persuadé qu’il y a quantité de bons joueurs qui ne percent pas faute d’avoir eu l’opportunité. C’est comme avec les enfants: selon que vous les freinez ou les stimulez, la différence est énorme. Je me souviens quand nous avons fait venir Renato Steffen de Soleure: on s’est demandé si on ne devait pas d’abord le mettre une saison avec les M21. Un an après, on le vendait à YB. Ça demande un peu de courage, il faut lutter contre le réflexe naturel – surtout quand on est mal classé – de faire jouer les routiniers. Même à Thoune, même aujourd’hui après tous ces exemples positifs de jeunes qui se sont révélés chez nous, ça ne va toujours pas de soi! Les entraîneurs sont généralement prudents lorsqu’il s’agit d’engager de jeunes joueurs.

Connaissant vos plus-values, les clubs de Challenge League sont-ils désormais plus gourmands avec Thoune?

Oui, un peu, mais en même temps, je trouve cela normal. Tout le monde s’efforce de bien travailler et veut être récompensé. On essaie d’être correct et de traiter tout le monde avec respect. Le football suisse est un petit monde et garder des bonnes relations avec le maximum de personnes est la meilleure stratégie sur le long terme.

Et avec Young Boys, dont Thoune devient une sorte de fournisseur après les ventes de Steffen, Sanogo, Fassnacht et Lauper?

Cela marche aussi dans l’autre sens, puisque nous avons accueilli pas mal de joueurs de YB. Avec Christoph Spycher [le directeur sportif de Young Boys], comme avec Fredy Bickel avant lui, les discussions sont bonnes, ouvertes, naturelles. Nous avons de bonnes relations. Et puis maintenant, il y a un fossé très net entre les deux clubs. Leur stade fait 30 000 places, le nôtre 10 000. Il y a un rapport de un à trois qui situe assez bien l’écart.

La prochaine grosse vente, ce sera Marvin Spielmann, que vous êtes allé chercher à Wil et qui vaut 3 millions selon Transfertmarkt?

On pouvait s’attendre à ce qu’il quitte Thoune dès cet été. Lui et son agent ont souhaité pouvoir rester à Thoune. Et puis les offres n’étaient pas très concrètes… Le but, c’est de ne pas avoir besoin de vendre, mais nous n’en sommes pas encore à ce point-là. La saison dernière, on a vendu Rapp en décembre et Lauper en juin. Si nous pouvons finir la saison sans avoir à vendre des joueurs, tant mieux.


Andres Gerber

1973
Naissance à Belp (BE)

1992
Signe un contrat professionnel à Young Boys

1999
Remporte la Coupe de Suisse avec Lausanne

2000
Devient international suisse (quatre sélections)

2003
Second titre de champion de Suisse avec Grasshopper

2006
Joue la Ligue des champions avec le FC Thoune

2009
Arrête sa carrière. Devient entraîneur adjoint, puis directeur sportif à Thoune