Mozart? Léonard de Vinci? Hemingway? A qui peut-on bien comparer Tiger Woods? A un artiste, c'est sûr, un homme qui par son talent et sa passion a marqué son temps. Car c'est bien ce que l'étoile noire est en train de faire; marquer son temps d'une empreinte indélébile! Depuis juillet et le British Open, Tiger Woods était entré dans le cercle restreint des joueurs ayant remporté au moins une fois les quatre étapes du Grand Chelem. Est-ce que sa motivation allait baisser? Non. Car il regarde en avant, vers des sommets jamais atteints. Il sait qu'il peut devenir le meilleur golfeur de tous les temps. Il doit pour cela détrôner la légende vivante, Jack Nicklaus, et donc accumuler plus de dix-huit titres majeurs. Mais il n'est pas en retard. En juxtaposant les deux carrières, on se rend compte que Woods a même un petit avantage aujourd'hui. Mais que la route semble longue…

En arrivant dans le Kentucky, sur le parcours très controversé de Valhalla, Tiger Woods avait la possibilité d'égaler un record vieux de quarante-sept ans: remporter trois épreuves majeures d'affilée. Comme Ben Hogan le fit en 1953. Anonyme onzième dans le Buick Open la semaine précédente, on le sentait perfectible, peut-être fatigué. C'est du moins ce qu'espéraient ses confrères, adversaires et néanmoins admirateurs! Tenant du titre, il pouvait aussi être le premier joueur à remporter coup sur coup l'USPGA Championship. Et, dernier challenge, il pouvait battre le score le plus bas réalisé dans ce championnat, détenu par Steve Elkington depuis 1995 à 17 au-dessous du par. Ce qui pouvait correspondre à la passe de quatre, puisqu'il détenait déjà la palme dans les trois autres épreuves du Grand Chelem!

Révolte des sans-grade

Bref, le numéro un mondial avait du pain sur la planche. Et il n'a pas tardé à se mettre à l'ouvrage, rendant deux cartes de 66 et 67 pour s'installer seul en tête le vendredi soir. La routine quoi! Mais ce qui surprenait, c'était la hargne de ses poursuivants et surtout leurs noms: Scott Dunlap, John Patrick Hayes, Bob May ou Franklin Langham. Les inconnus de service, les tâcherons du circuit, avec tout le respect qu'on leur doit. Des joueurs certes brillants, mais qui généralement disparaissent du leaderboard le week-end, lorsque la pression devient trop forte. Le samedi allait confirmer la révolte des sans-grade. Scott Dunlap faisait de la résistance. Mais, en fin de journée, Bob May émergeait, revenant à un seul coup de Woods pour avoir le privilège de partager sa partie du dimanche.

On se régalait d'avance de voir cet apprenti dompteur se faire manger tout cru par le tigre. Tiger Woods allait s'imposer facilement dans l'USPGA Championship. Pas du tout! Bob May, dont les seuls faits d'armes restent une victoire sur le Tour européen en 1999, allait jouer du fouet et de la chaise pour maintenir le tigre à distance. Dans un style parfait, une maîtrise incroyable et un opportunisme de champion, il semblait capable de mettre sa tête dans la gueule du fauve. Il l'égalait en maestria, le dépassait en régularité. Devant des dizaines de milliers de spectateurs, Bob May faisait son cirque. Mais le tigre a rugi. Orgueilleux, concentré, il a montré les griffes au bon moment, revenant à deux trous de la fin à la hauteur de l'homme du jour. A coup de birdies, ces deux phénomènes ont réalisé l'un des plus beaux finish de l'histoire du golf contemporain. Ils ont bouclé les 9 derniers trous en 31 (–5), terminant les 72 trous à égalité, à 18 au-dessous du par. Le chapiteau de Valhalla a tremblé, le public a hurlé de joie à la perspective de ce play-off sur trois trous. Une heure plus tard, Tiger Woods avait gagné.

Sportivement, Bob May n'a pas perdu. Il a encore sauvé l'impossible sur le premier green, manqué un miracle au dernier trou de ce barrage, mais est resté court d'une longueur. Vaincu comme les autres par l'appétit du tigre, il méritait ce qui n'existe pas au golf: le match nul.