Golf

Tiger Woods, l'homme qui a changé le golf

L’Américain fête ses 40 ans le 30 décembre et ses 20 ans de professionnalisme en 2016. Retour sur deux décennies qui ont changé le golf

Quand reverra-t-on Tiger Woods sur un parcours de golf et en pleine possession de ses moyens physiques? Personne n’a la réponse, pas même lui. Lors de sa conférence de presse du mardi 1er décembre, il a avoué ne pas avoir fixé de date pour son retour, ni même entamé sa rééducation après sa troisième opération au dos. Il avait l’air plutôt triste, et nous avec, en lâchant que ses seules activités étaient la marche (à petite dose) et les jeux vidéos (à plein temps). Des journées de rêve pour certains, mais pas pour lui, qui a révolutionné le golf comme personne depuis son passage pro en 1996. Il fête le 30 décembre ses quarante ans. L’âge de la sagesse? «Je suis loin d’être fini, j’ai juste besoin d’être patient, mais je ne suis pas très doué dans ce domaine », ajoute-t-il. Alors patientons avec lui, en rappelant ici tout ce qu’il a changé dans sa discipline depuis son passage professionnel.

Les dotations

Les tournois du PGA Tour offraient entre 1 et 1,5 million de dollars de prize money en 1996, avec des pointes à 2,5 millions pour les épreuves du Grand Chelem. Radiographie totalement différente en 2005: des tournois de base à 5 millions de dollars, et les Majeurs entre 6 et 7,5 millions. Unique raison de cette inflation: Tiger Woods, qui a boosté les dotations à lui seul. Et auquel Phil Mickelson a ainsi rendu hommage: «J’ai gagné mon premier tournoi en 1991, la somme allouée au vainqueur était de 180 000 dollars. Aujourd’hui, c’est ce que le gagnant touche chaque semaine. Tiger est à l’origine de tout ça. C’est lui qui a amené les sponsors, les augmentations, et on en a tous profité.»

Le marketing

Nike lui a d’abord offert 50 millions de dollars sur cinq ans, en 1996. Avant de réviser la proposition à 100 millions, pour bénéficier de l’exclusivité totale. Des sommes énormes à l’époque, mais pas un souci pour la firme à la virgule, qui a vu son chiffre d’affaires bondir de 35 à 200 millions de dollars en 1998. Une année où l’impact de Tiger Woods était déjà mesuré à 650 millions de dollars, entre les ventes de matériel, les green-fees supplémentaires, les entrées sur les tournois et la hausse des tarifs des spots publicitaires. Un montant qui n’a fait qu’augmenter les dix années suivantes.

Les audiences télé

Il y a deux sortes de golf à la télé: celui avec Tiger Woods, et celui sans l’ancien numéro un mondial. Les études d’audimat effectuées fin 2000 étaient formelles: les tournois où Woods était engagé avaient bénéficié d’audiences supérieures de 40%. Chiffre qui montait à 113% quand il figurait dans le top 5 du classement. En août 2007, Woods remporte l’USPGA , mais ne peut défendre son titre l’année suivante (blessure) et l’audimat chute de 55% le dimanche, alors que se déroule l’une des batailles les plus exceptionnelles de l’histoire du golf entre Padraig Harrington et Sergio Garcia. En août dernier, Woods s’aligne au Wyndham Championship, l’épreuve la moins sexy de l’année, et se retrouve en tête après trois tours de compétition. Le dimanche, les taux d’écoutes sont supérieurs à n’importe quel autre tournoi (hors Majeurs) depuis mai 2013. Conclusion: Woods a toujours drainé un public de non spécialistes sur le petit écran, fasciné par sa seule aura. Public qui arrêtera de regarder le golf à la télé dès qu’il ne sera plus compétitif.

La préparation physique

Tiger Woods n’a pas inventé la préparation physique en golf. Le pionnier dans ce domaine reste le Sud-Africain Gary Player, neuf Majeurs entre 1959 et 1978, qui à 80 ans rentre toujours dans les tenues qu’il portait à vingt. Mais d’un corps tout fluet tout souple en 1997, Woods a mué en Robocop des fairways trois ans plus tard. Certains en ont déduit qu’il fallait se muscler autant que possible pour performer, et tout le monde s’est mis à soulever de la fonte pour faire comme le Maître. L’unanimité est nettement moins flagrante aujourd’hui, quand on voit les dégâts qu’un entraînement physique trop poussé a pu produire sur son corps. Avec cet avis définitif de Brandel Chamblee, le chroniqueur vedette de Golf Channel: «Le travail physique l’a tué. Il a préféré abandonner la souplesse et la vitesse pour la force pure. S’il avait gardé le corps de ses débuts, le temps et l’expérience en auraient fait un joueur énorme.»

tiger wood

Photo: Reuters

La préparation des parcours

Les organisateurs de tournois prirent peur à la fin du siècle dernier. Woods venait de remporter le Masters 1997 à -18 avec douze coups d’avance, puis l’US Open 2000 en étant le seul à descendre sous le par (-12 contre +3 à ses seconds), puis le British Open avec la marque la plus basse de l’histoire des Majeurs (-19, battue seulement en août dernier par Jason Day avec -20 à l’USPGA). Du coup, ils décidèrent de durcir les parcours à l’extrême pour mieux les protéger des coups de griffe. En créant ce néologisme: «Tigerproof», «à l'épreuve de Tiger». Ce qui avait bien fait rire son père, à l’époque: «Vous voulez pénaliser Tiger? Facile, je vous donne la recette: vous enlevez le rough, vous avancez les départs, vous ralentissez les greens, bref vous essayez de rendre votre parcours le plus facile possible. Comme ça, tout le monde aura une chance de le battre… » Depuis 1997, les tracés sont devenus de plus en plus durs, avec des préparations parfois excessives, notamment à l’US Open. Pendant longtemps, ce sont surtout ses adversaires qui ont été gênés.

La question raciale

Tiger Woods a été victime de racisme pur et dur dans son enfance puis à ses débuts dans le golf. Plusieurs clubs privés refusaient encore d’accueillir des joueurs de couleur, et certains joueurs pensaient pouvoir se permettre des commentaires au-delà de la limite avec Tiger (Fuzzy Zoller dans la fameuse affaire du «poulet frit» en 1997). Woods a cependant toujours refusé de prendre publiquement position sur le sujet, pour deux raisons. D’abord, il ne s’est jamais considéré comme afro-américain, se définissant un jour comme «cablinasian», mélange de caucasien (blanc), black, indien et asiatique, en référence aux multiples origines de ses parents. Et aussi: il s’est toujours vu comme la consécration du rêve américain, où tout est possible quelles que soient les origines. C’était sa façon à lui de mieux briser les barrières. Et ça a marché. Un Noir sur un parcours de golf, ça ne choque plus personne outre-Atlantique.

La carrière de ses concurrents

Que se serait-il passé si Tiger Woods n’avait pas existé? Sans doute ceci: Phil Mickelson aurait gagné l’US Open 2002, pour devenir le cinquième joueur de l’histoire à remporter au moins une fois chacun des quatre Majeurs. Il aurait également atteint la première place mondiale, position qu’il n’est jamais parvenu à occuper. Ernie Els, annoncé comme l’Elu après ses deux victoires à l’US Open en 1994 et 1997, le serait sans doute devenu et aurait remporté l’US Open et le British en 2000 (deuxième à chaque fois). Colin Montgomerie aurait gagné un Majeur. Enfin, peut-être, parce qu'il en a perdu tant tout seul en play-off... Sergio Garcia aurait remporté l’USPGA 1999, à 19 ans. Un premier Majeur qui en aurait appelé plein d’autres, alors que seize ans plus tard, il attend toujours la consécration. Quelques drôles de noms figureraient au palmarès des Majeurs: Chris DiMarco (Masters 2005, British 2006), Rocco Mediate (US Open 2008), Bob May (USPGA 2000).


Vidéo. Le meilleur de Tiger Woods


L’attitude sur le parcours

Woods n’a pas été le premier à s’agiter sur un parcours aux moments chauds des compétitions. Il y a toujours eu des manifestations à l’esthétique plus ou moins réussie. Les plus célèbres ? Tom Watson qui fait son jogging sur le green du 17 à Pebble Beach après avoir boîté son chip pour prendre l’US Open 1982. Chi Chi Rodriguez et son putter comme une épée pour célébrer ses putts essentiels. Ou encore M. Lu, un Taïwanais qui jetait son chapeau sur le trou après avoir enquillé un long putt, de peur que la balle ne ressorte. Mais personne n’a généralisé le « fist pump » comme Tiger, avec un langage du corps guerrier pour mieux asseoir son intimidation. Au tout début, certains ont dit : ça ne se fait pas. Ils se sont trompés : non seulement ça se faisait, mais c’est aujourd’hui la norme. Tout est permis, désormais, pour célébrer un putt ou une approche gagnante.

La tenue des caddies

C’est une simple exhibition qui a lieu à l’été 1999, un match-play télévisé contre son ami David Duval. Il fait chaud, bien trop chaud, et les caddies des deux joueurs décident de faire leur métier en short. L’épreuve n’est pas au calendrier du PGA Tour, mais un officiel veut quand même se mêler de l’affaire: il exige des caddies qu’ils respectent le dress-code, soit le port du pantalon comme pour les joueurs. Refus de Steve williams, qui se retrouve soudain menacé d’exclusion à vie par l’officiel en question. Jusqu’ici pas impliqué dans la conversation, Tiger Woods lève une oreille et lance: «Faites ça et j’irai jouer en Europe l’année prochaine.» Steve Williams est resté en short. Et peu de temps après, les caddies étaient autorisés à alléger leurs tenues sur tous les tournois.

Ce qui n'a pas changé et ne changera sans doute pas

La barre des dix-huit victoires en Grand Chelem de Jack Nicklaus, on le craint. Ce record lui est promis depuis toujours, mais Woods s’est arrêté à quatorze depuis juin 2008. L’immense chroniqueur américain Dan Jenkins avait prévenu au début des années 2000: «Il n’y a que deux choses qui peuvent l’empêcher de battre Nicklaus: les blessures et un mauvais mariage.» Sombre prémonition, car Woods a hélas connu les deux. Aujourd’hui, le corps de Tiger craque de partout. Il peut tenir encore un peu et battre le record des 82 victoires de Sam Snead sur le PGA Tour. On ose croire qu’il remportera un autre Masters, à Augusta avec son jeu de rechange. Mais remporter cinq Majeurs après quarante ans? Dans son état? Les jeunes sont exceptionnels et lui ne les intimide plus. Non, ce n’est plus possible. Même si on espère très fort se tromper sur ce coup-là.

 

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