Golf

Comment le Tigre est (res)sorti du bois

Pour remporter son quinzième titre majeur à Augusta, après onze ans de disette, Tiger Woods a dû repenser un projet. Puis réédifier son corps, recomposer son jeu, reconstruire son mental et rebâtir ses victoires. Le reste appartient à l’Histoire

Mohamed Ali a mis sept ans pour récupérer sa ceinture mondiale poids lourds et Roger Federer patienté près de cinq ans avant de regagner un titre du Grand Chelem. L’exploit de Tiger Woods, vainqueur dimanche du Masters d’Augusta, onze ans après son dernier titre majeur (US Open 2008), est du même calibre. Il figure déjà au panthéon des plus beaux come-back de l’histoire du sport, aux côtés du Ali-Foreman de Kinshasa en 1974 ou de la finale Federer-Nadal de Melbourne en 2017.

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Avec désormais 15 titres du Grand Chelem, dont cinq à Augusta, Tigers Woods se rapproche du record de 18 victoires de Jack Nicklaus. Le «Golden Bear» ayant levé son dernier majeur à 46 ans, Woods, 43 ans, se découvre de nouveau un avenir. Mais c’est son passé qui est le plus intéressant pour le moment. «Cette victoire est l’une des plus belles à cause de tout ce qui s’est passé avant, reconnut-il dimanche en conférence de presse. J’ai joué ici pour la première fois en 1995, j’étais encore amateur; j’ai gagné en 1997, et être capable de le refaire vingt-deux ans après, de la façon dont ça s’est produit, c’est juste irréel.»

L’affaire est remontée jusqu’à la Maison-Blanche, où le golf est le sport préféré de presque tous les présidents américains. L’actuel, Donald Trump, qui possède même plusieurs terrains, a tweeté pour saluer «un vraiment grand champion». Son prédécesseur, Barack Obama, a rendu hommage à «ce symbole d’excellence, de courage et de détermination».

«J’espère que mes enfants n’oublieront pas»

A la fin des années 1990, Tiger Woods était un phénomène: jeune (21 ans et 3 mois à son premier Masters, un record), grand, fort. «Quand je suis devenu pro, j’étais le seul au gymnase, sauf Vijay [Singh]. Aujourd’hui, tout le monde travaille sur son corps, en plus de son jeu. Ils deviennent plus grands, plus forts, plus rapides, plus athlétiques. Ils frappent la balle sur des distances prodigieuses, et c’est un peu grâce à moi.»

Puis le jeu a progressé sans lui. Blessures, doutes, scandales, abus et ruptures en tous genres: la chute de l’idole est aussi brutale que son ascension. Beaucoup ne s’en seraient pas relevés. Si Woods a revu la lumière, c’est d’abord parce qu’il avait une motivation, une raison de le faire: montrer une autre image de lui-même à ses enfants, Sam et Charlie, 12 et 10 ans, qui ne l’ont connu qu’à terre. «Avant mon retour, ils savaient seulement que le golf me causait beaucoup de douleur, raconte Tiger. J’espère qu’ils n’oublieront jamais ce que c’est que de voir leur père gagner un championnat majeur. J’espère qu’ils sont fiers de moi.»

Pour eux, il surmonte quatre opérations du dos entre mars 2014 et avril 2017, dont une qui lui soude des vertèbres «pour qu’il puisse avoir une vie normale». «Je ne pouvais plus marcher, je ne pouvais plus rester assis ou allongé, je ne pouvais plus rien faire.» Et puis: «Un jour, je me suis rendu compte que je pouvais de nouveau balancer un club de golf. J’ai eu l’impression que si j’arrivais à reconstituer tout ça, j’avais encore les mains pour revenir, et même gagner.»

Les résultats ne tardent pas. «Le fait de pousser et d’être compétitif m’avait mis dans cette situation, mais c’est aussi ce qui m’a sorti de là. J’ai toujours eu une assez bonne éthique de travail tout au long de ma carrière et de ma vie. J’ai continué de me lever en me fixant un défi chaque matin.»

Moins de puissance, plus d’expérience

Quelques places d’honneur, puis une première victoire, en septembre 2018, sur le PGA Tour, lui montrent qu’il est sur la bonne voie. «La victoire à East Lake m’a donné confiance. A partir de là, j’ai su que je pouvais le faire.» Augusta devient alors son objectif. «La préparation pour les Masters a commencé il y a six mois, je voulais juste m’assurer d’être prêt pour cette semaine.» Il façonne sa balle, peaufine son petit jeu, améliore son putting. Sa stratégie est simple: «Faire toutes les petites choses correctement.» Etre régulier, discipliné, ne pas s’occuper des autres, faire le moins de fautes possible et attendre son heure.

Elle survient dimanche, lors du dernier tour. Il ne commet qu’une erreur, un départ raté au trou N° 11, qu’il récupère aussitôt. Au trou N° 13, ils sont encore six ou sept à prétendre à la victoire mais la pression qu’il impose fait exploser ses concurrents un à un. Au sortir du trou N° 15, il est seul en tête. Seul face à son destin. Il ne tremble pas, gagne, enlève sa casquette. Le voici à 43 ans, des cheveux en moins, des kilos et un titre en plus.

On lui parle du record de Nicklaus, de ces 18 titres dont on le croyait incapable mais qu’on le somme presque désormais d’aller chercher. On lui demande s’il juge la chose possible. Tiger Woods sourit, répond que oui, parce que «les programmes d’exercices et les protocoles de traitement ont changé. Les hommes sont capables de prendre soin de leur corps pendant une plus longue période de temps.» Même son corps réparé de partout peut encore le porter un peu plus loin. Mais il ajoute: «En ce moment, j’ai surtout très mal. J’ai tout donné aujourd’hui et je peux vous promettre une chose: je ne vais pas frapper une balle de golf demain.»

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