''Cette année, je sens que j'arrive à maturité. Je dispute de grands tournois, je progresse, je suis comblée. Bien sûr, je n'ai pas la même vie que mes copines de 18 ans. Je passe mes soirées dans une chambre d'hôtel ou à la maison, chez ma mère. J'accepte peu d'invitations car, souvent, les repas finissent tard. Je ne sors pas beaucoup non plus: quand ils aperçoivent un sportif «connu», les gens viennent lui parler, les contacts sont faciles et sympas. C'est un cercle vicieux. On peut vite s'égarer.

Je commence à apprécier pleinement mon métier (puis-je utiliser ce mot? Jouer au tennis est-il un travail?). J'ai mis du temps à y prendre du plaisir. Vers l'âge de 13 ans, j'ai gagné deux fois les «Petits As», comme Martina Hingis, et les journalistes ont aussitôt comparé. En gamine conditionnée que j'étais, j'ai déclaré que, à mon tour, je voulais devenir la plus jeune numéro un mondiale de l'histoire. Je n'ai pas mesuré la bêtise que je venais de prononcer, encore moins ses conséquences. C'était de l'inconscience totale. C'était assez prétentieux, aussi. A cet instant, j'aurais eu besoin d'un bon conseil. Je ne l'ai pas reçu.

Cette phrase que j'ai balancée n'a cessé de me poursuivre. Mon père comparait mes statistiques avec celles de Martina Hingis au même âge. J'étais soi-disant en avance. Plus l'échéance approchait, plus la pression devenait terrible. Gagner était un impératif, une obsession. Je repensais constamment à cette phrase et je prenais conscience de sa portée. A l'âge où Martina Hingis est devenue numéro un mondiale (16 ans, 3 mois et 26 jours), forcément, j'étais très loin du compte. Je l'ai très mal vécu. J'ai mis des années à m'en remettre.

Le tennis était le projet de mon père, pas le mien. Lui voulait fabriquer une joueuse invincible. Les entraînements étaient une confrontation, une mission. Moi, j'avais envie de jouer des points, de faire l'imbécile, mais ce n'était pas possible. Quand je ratais un geste, mon père hurlait. Très vite, j'ai commencé à préférer les matches, car j'y étais tranquille. C'était presque des vacances. Enfin, je ne ressentais plus de pression.

Vous dites que vous m'avez vu souriante à l'entraînement? Etes-vous sûr que mon père était présent? Bon... (Elle réfléchit) Probablement que, ce jour-là, j'avais reçu une paire de jeans. Il est arrivé que je pleure sur le court. En fait, je pleurais tout le temps. Pour cette raison, j'adorais l'école. C'était un soulagement, un moyen de m'évader. L'école permettait de couper avec tout ça. J'étais impatiente d'y retourner et, globalement, j'ai obtenu de bons résultats (ndlr: elle parle couramment cinq langues). Jamais je n'ai séché la gym, la couture, ou les travaux manuels, des branches dont j'étais dispensée à la demande des miens. Moi, je voulais prolonger ces instants de répit où je vivais normalement. Quand mon père venait me chercher à la sortie de l'école, à midi, «ça» recommençait.

Les parents ont un impact énorme sur leur enfant. J'ai toujours senti que l'influence de mon père était néfaste, qu'elle nous nuisait à tous. Je l'ai dit très tôt, dès l'âge de 9 ans, et je l'ai répété sans relâche les années suivantes. Mais les gens n'ont rien voulu entendre. Personne ne m'a écoutée.

De cette façon, je ne pouvais pas m'épanouir. J'ai brûlé des étapes et, à l'époque, je n'en ai pas eu conscience. Dans le tennis, l'important n'est pas de percer le plus vite possible, car une ascension reste éphémère. Seul le plaisir du jeu, lui, dure. Aujourd'hui, des joueuses douées arrêtent tout à 25 ans, parfois en pleine gloire, et je les comprends. Elles ont commencé très tôt, elles n'ont rien connu d'autre et elles sont usées. Si j'avais pu choisir, j'aurais davantage vécu mon enfance. Je n'aurais pas autant pressé les choses.

Face à l'autorité d'un père, un enfant se sent minuscule. En fin de compte, j'avais une chance: j'étais têtue. J'étais «une chieuse». A force, mon caractère m'a tirée de là. Il fallait que ça s'arrête: nos repas en famille devenaient des séances tactiques et nos vacances des camps d'entraînement. Un jour, après une mauvaise expérience en Fed Cup, j'en ai eu marre et j'ai tout arrêté. Je n'ai plus touché ma raquette pendant plusieurs mois. Jusqu'à ce que je découvre par moi-même que j'en avais envie, que j'aimais la compétition. Inconsciemment, le tennis est devenu mon projet.

Une fois affranchie, j'ai connu des débuts difficiles. J'étais hantée par cette phrase de mon père: «Maintenant, prouve que tu feras mieux.» J'ai mis huit mois à surmonter cette pression. A Las Palmas, j'ai perdu au premier tour des qualifications et j'ai fondu en larmes dans le hall de l'hôtel. Mon coach, Erfan Djahangiri, m'a dit calmement: «Ne t'inquiète pas, tu gagneras. Si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ou après-demain. Occupe-toi seulement de bien travailler.» C'était une approche nouvelle pour moi. Le mois suivant, j'ai gagné un tournoi à Dinan. Tout est parti de là, je crois, même si j'ai encore connu quelques «trous» par la suite.

Aujourd'hui, j'ai trouvé ma place. J'adore le tennis. J'adore la compétition. L'enjeu, ici, n'exerce aucun stress sur moi; c'était avant... J'ai aussi appris à accepter la défaite. Je déteste perdre, bien sûr: il arrive encore que je pleure ou que je sois méchante envers moi, mais la déception finit par s'estomper.

Dans mes déclarations d'ambition, je suis également devenue plus inhibée. Je ne fixe aucun objectif. Au fond de moi, je sais que dans les grands stades, contre les grandes joueuses, je serai nettement meilleure qu'avec trois pelés derrière les grillages. Je n'ai pas peur des championnes; au contraire. Je doute plus facilement si je ne suis pas à la hauteur, si je suis malmenée par une adversaire modeste. J'avoue que, inconsciemment, je pense au top 20, voire au top 10, mais j'ai compris avec le temps qu'une carrière bascule sur des détails; sur l'envie, la persévérance, la bonne attaque au bon moment.

Si je pouvais choisir, je préférerais jouer avec les hommes, mais tant pis (rire). L'antichambre de la WTA est remplie de filles qui tentent de percer et n'expriment aucune joie de vivre. Peu d'espoirs masculins portent cette souffrance, cette nécessité de réussir, sur leur visage. Ils sont moins jaloux, aussi. Franchement, j'aurais voulu être un garçon. J'ai beaucoup joué au foot à la récré. Pendant les cours de gym, j'y allais à fond tandis que mes copines piaillaient «c'est nul...»

Si mes enfants veulent tenter une carrière dans le tennis, je ne les encouragerai probablement pas. De toute façon, je préférerais avoir des garçons. Et ils feront du foot. Mes enfants, quoi qu'il advienne, décideront seuls. Je les inciterai à pratiquer différents sports, comme Roger Federer dans sa jeunesse - quel meilleur exemple? Je leur donnerai un conseil, un seul: pensez à votre épanouissement.,,