Volleyball

Timo Lippuner: «Mes joueuses sont championnes du monde par le cœur»

L’équipe de Suisse féminine participera à l’Euro pour la première fois de son histoire en 2019. Au lendemain de la qualification, l’entraîneur Timo Lippuner explique que cela ne doit rien au hasard

C’est une défaite dont l’amertume s’est vite dissipée. Mercredi soir à Schönenwerd, l’équipe de Suisse féminine de volleyball a été battue par l’Autriche, mais cela ne masque pas l’essentiel: avant de concéder les trois derniers sets de la rencontre, elle avait remporté les deux premiers, et cela suffisait à assurer la première qualification de son histoire pour l’Euro, dont l’édition 2019 se déroulera du 23 août au 8 septembre entre la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la Turquie.

Au lendemain de cet exploit inédit, le sélectionneur Timo Lippuner revient sur le chemin parcouru par ses protégées depuis son entrée en fonction voilà quatre ans, après huit ans comme assistant, en espérant qu’il puisse inspirer d’autres filles à l’emprunter à l’avenir.

Le Temps: On imagine que la nuit a été festive…

Timo Lippuner: Détrompez-vous! Le match a été plus long que les célébrations qui ont suivi. D’abord, certaines filles n’ont pas réalisé tout de suite la portée de ce que nous avons accompli, elles étaient plutôt dans la déception de la défaite. Cela tournera petit à petit… Ensuite, les championnats reprennent ce week-end, donc tout le monde est rapidement passé à autre chose. J’ai moi-même pris le train de nuit pour l’Allemagne, où j’entraîne une équipe en Bundesliga.

Que représente cette qualification pour l’Euro?

C’est forcément spécial d’accomplir quelque chose qui ne l’a jamais été auparavant. J’y vois un très grand pas sur le chemin que nous parcourons depuis quatre ans, ainsi que la confirmation que nous ne nous sommes pas trompés. Nous avons construit une équipe de joueuses très jeunes, qui manquent sans doute un peu d’expérience, mais qui ont fait le choix de définir l’équipe nationale comme une priorité, et cela paie aujourd’hui. Auparavant, nous avions beaucoup plus de cadres qui, en cours de route, s’absentaient pour différentes raisons, les études, le travail… Là, elles se sont consacrées à 100% à notre objectif. Je me rappelle que certaines ont passé un examen par correspondance depuis l’aéroport de Francfort, alors que nous transitions vers l’Estonie pour un match… Leur engagement a été total. Elles ne seront sans doute jamais championnes du monde sur le terrain, mais elles le sont par le cœur.

Il y aura pour la première fois 24 équipes à l’Euro, au lieu de 16. Cela a aussi dû jouer un rôle dans votre qualification…

Bien sûr. Mais cet élargissement correspond à l’évolution du volleyball féminin européen: il y a aujourd’hui plus de pays qui s’engagent sur la voie du professionnalisme et qui peuvent se battre pour se qualifier pour un tel tournoi. Il n’empêche que de bonnes nations comme la Suède et la République tchèque ont manqué la qualification, ce qui montre que le fait de l’avoir obtenue a de la valeur pour un pays comme le nôtre.

Cela traduit-il une véritable progression du volleyball féminin en Suisse?

Oui. Du point de vue de l’investissement, l’équipe nationale se réunissait 42 jours par année en 2014, contre 75 aujourd’hui. Cela nous place au même niveau d’engagement que la France, la Belgique, la République tchèque ou la Slovaquie. Au niveau de la professionnalisation, nous ne sommes pas encore où nous voulons aller, mais il y a aujourd’hui davantage de joueuses qui aspirent à vivre de ce sport. Il y en avait peut-être deux ou trois il y a quatre ans, contre près d’une dizaine aujourd’hui. C’est une étape importante, car il faut se rendre compte que l’environnement n’incite pas du tout ces jeunes femmes à aller dans cette direction. En Suisse, à part si tu fais du football, du hockey, du ski ou que tu t’appelles Roger Federer, faire du sport à haut niveau passe pour un luxe inutile, car cela ne paie pas bien.

Vous n’êtes pas de cet avis?

Je crois qu’à 20 ans personne ne gagne 10 000 francs par mois, et personne n’en a besoin. Si une joueuse étudie et fait du volley à haut niveau pour 2000 francs net par mois, il me semble qu’elle n’est pas mal lotie. Bien sûr, cela implique un agenda chargé, mais c’est réalisable et aujourd’hui, avec cette qualification pour l’Euro, nous montrons qu’il y a de jolies choses à vivre en faisant ce choix.

La plupart de vos joueuses évoluent en LNA suisse. Que dire de son niveau?

Il y a trois ou quatre ans, trois équipes de l’élite ne s’entraînaient que trois fois par semaine… Aujourd’hui, les dernières du classement doivent avoir huit séances hebdomadaires. C’est un développement primordial. Le niveau de jeu est intéressant, avec quatre équipes qui peuvent se disputer le titre maintenant que Voléro n’est plus là [après 13 titres de champion en quatorze ans, l’équipe alors établie à Zurich a été délocalisée en France, au Cannet, pour disputer un championnat plus compétitif].

Quelles différences observez-vous avec la Bundesliga?

La principale ne se situe pas au niveau sportif, mais organisationnel, administratif. En Suisse, je trouve que les exigences demeurent insuffisantes vis-à-vis des clubs. Dans certaines salles de LNA, on ne peut pas imaginer faire une retransmission télévisée de qualité, il y a peu de place pour les spectateurs… L’Allemagne a réussi à faire de son volleyball un produit: tous les matchs sont diffusés en direct dans de bonnes conditions, les sponsors sont mis en valeur, on prévoit des offres VIP, etc. Maintenant, la Bundesliga peut travailler sur le marketing, et cela marche, il y a de plus en plus de monde pour suivre le championnat. La Suisse doit à son tour réfléchir dans ce sens.

En attendant, qu’est-ce que l’équipe nationale peut espérer à l’Euro?

Nous le commencerons avec l’objectif de passer le premier tour, bien sûr: on ne commence pas un tournoi sans ambition. Mais il faut être réaliste: nous aurons forcément un groupe difficile et, malgré nos progrès, il y a des équipes contre lesquelles gagner un set serait déjà un exploit. Les différences de niveau demeurent très importantes dans le volleyball des nations.

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