Nouvelle star ou étoile filante? La question revient régulièrement dans le tennis féminin où de nombreuses jeunes joueuses, comme Olena Ostapenko, Bianca Andreescu, Sofia Kenin, Iga Swiatek ou Barbora Krejcikova, ont peiné ces dernières années à confirmer un premier titre en Grand Chelem. La question se pose, s’impose, concernant Emma Raducanu, 19 ans depuis le 13 novembre, surgi du néant cet été à Wimbledon, victorieuse de l’US Open en septembre et qui, depuis, a signé plus de contrats publicitaires (quatre) que de victoires (deux).

La jeune Anglaise est à Melbourne pour disputer l’Open d’Australie avec le statut de tête de série numéro 18. Le sort, coquin, lui a désigné au premier tour une autre de ces vainqueurs d’un jour, l’Américaine Sloane Stephen, titrée à New York en 2017 et retombée depuis au 68e rang mondial. La Floridienne, qui a épousé le 1er janvier le footballeur international américain Jozy Altidore, a bientôt 29 ans et une carrière bien remplie, riche d’une seconde finale en Grand Chelem (perdue, à Roland-Garros 2018), une demi-finale à l’Open d’Australie, six titres en simple et un troisième rang mondial en juillet 2018. De quoi être déjà assurée de partir sans regret le moment venu.

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La situation d’Emma Raducanu est bien différente, rare, complexe. Elle a accompli le rêve ultime de toute joueuse de tennis avant tout le reste: avant d’y être préparée, avant même d’avoir gagné le moindre match sur le circuit WTA, avant d’avoir véritablement trouvé «son» tennis, un processus intime qui peut prendre des années. C’est la cerise sans le gâteau, le toit avant les fondations. Elle a gagné, de la manière la plus indiscutable qui soit (en alignant dix victoires de suite, des qualifications à la finale, sans perdre le moindre set) mais comme l’on traverse un état de grâce, sans être sûre de pouvoir reproduire ce niveau de jeu un jour.

Federer avait fait pareil

Tout, depuis, est bizarre. Elle a ainsi effectué sa rentrée en octobre au WTA 1000 d’Indian Wells, un tournoi qui a normalement lieu en mars mais qui avait été reporté à l’automne pour cause d’épidémie. Elle bénéficia à la fois d’une wild card pour entrer dans le tableau, déterminé selon des critères antérieurs de plusieurs semaines à sa victoire new-yorkaise, et d’un statut de tête de série, attribué selon les derniers résultats. Elle débuta ainsi en night session, favorite face à la Biélorusse Aliaksandra Sasnovich, une ex-top 30 mondiale, tout sauf un cadeau, qui la balaya proprement (6-2 6-4).

Elle s’était présentée en Californie sans entraîneur, venant de congédier Andrew Richardson, qui l’avait portée au sommet, au motif qu’elle aurait désormais besoin «de quelqu’un de plus expérimenté». Cette décision fut mal perçue par l’opinion publique et la charmante Emma goûta pour la première fois le revers amer de la célébrité. On la jugea ingrate, oubliant que Roger Federer avait à peu près pris la même décision en décembre 2003 lorsqu’il se sépara de Peter Lundgren. «Pourquoi changer quelque chose qui fonctionne?» demanda Mike Joyce, l’homme qui avait accompagné une toute jeune Maria Sharapova vers la première place mondiale.

Joyce ignorait sans doute que la famille d’Emma Raducanu a toujours fonctionné ainsi. Ses parents, deux cadres financiers de la City, n’ont pas besoin d’argent, ne s’y entendent pas beaucoup en tennis mais n’hésitent jamais à remettre en question les certitudes des experts ni à multiplier les points de vue. «La tâche sera forcément ardue pour son prochain coach», insiste Mike Joyce. C’est depuis décembre le problème de Torben Beltz, ancien entraîneur d’Angelique Kerber.

Se concentrer sur le tennis

Sans lui, Emma Raducanu a gagné les deux premiers matchs de sa carrière sur le circuit WTA en novembre à Cluj. Puis elle rechuta en novembre à Linz, face à la jeune Chinoise Wang Xinui (103e mondiale). Avec son nouvel entraîneur, elle vient de prendre 6-0 6-1 face à la Kazakhe Elena Rybakina le 11 janvier à Sydney, après avoir manqué deux tournois pour cause de covid. Elle trouva la force d’en sourire («A la fin, je voulais surtout éviter le 6-0 6-0») et d’aller s’entraîner droit derrière.

Son bilan post-US Open s’élève à quatre défaites en six matchs. Emma Raducanu n’a gagné que deux parties depuis quatre mois. Sur la même période, elle a signé quatre contrats de sponsoring avec des marques internationales: Tiffany, Dior, Evian et British Airways. On l’a vue aussi au gala du Met à New York, à la première de James Bond au Royal Albert Hall et jouant en double avec la duchesse d’York. Elle jure que le succès ne lui a pas fait perdre de vue l’essentiel, le tennis, mais son agent, Max Eisenbud, qui a connu Maria Sharapova au même âge, redoute quelque chose qui n’existait pas en 2004: «Les réseaux sociaux. Ils accélèrent tout», expliqua-t-il au New York Times.

Elle avait 10 000 abonnés à son compte Instagram en juin, 2,1 millions en septembre. Ses origines (roumaine par son père, chinoise par sa mère) sont potentiellement des bombes: immigrante à l’ère du Brexit, Chinoise en pleine affaire Peng Shuai, Emma Raducanu a tout intérêt à se concentrer sur le tennis.

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