Tonya Harding, la reine du triple axel, polarise encore, vingt-quatre ans après l’attaque de sa rivale Nancy Kerrigan survenue à sept semaines des JO de Lillehammer. En pleine tournée promotionnelle aux Etats-Unis pour le film I, Tonya, l’ex-patineuse cherche à se refaire une réputation. Et à se défaire du surnom de «little barracuda» qui lui colle à la peau. Le film a beau la rendre presque sympathique en la présentant comme une victime pas vraiment gâtée par la vie, les réactions restent encore parfois très violentes à son égard.

«Les médias m’ont désignée coupable»

Frange blonde, mèches platine et visage légèrement bouffi, Tonya Harding est apparue le 10 janvier dans une longue interview sur la chaîne ABC. Le documentaire Truth and Lies. The Tonya Harding Story, réalisé à partir de plus de quatre heures d’entretien avec une journaliste, donne également la parole à son entourage et à des acteurs d’I, Tonya. L’Américaine y apparaît comme à son habitude, plutôt rugueuse et gouailleuse. Sans filtre. Elle dénonce un lynchage médiatique, qui la poursuit encore. «Les médias m’ont désignée coupable avant même que je ne fasse quoi que ce soit. J’ai toujours été présentée comme une mauvaise personne. Le but était-il de me pousser à bout pour me faire tomber, et prouver que je n’étais rien? Mais je savais déjà très bien ce que cela signifiait de n’être rien du tout!» Elle se raconte avec un naturel désarmant.

Du 6 janvier 1994, on retient surtout les «Why?» intenses de Nancy Kerrigan, à terre, frappée avec une matraque télescopique quelques minutes après être sortie de patinoire, lors d’un entraînement à Detroit. Son visage est déformé par la douleur. «America’s Sweetheart on Ice», la jolie Nancy, se tient la jambe et implore qu’on lui enlève son patin. Très vite, l’ex-mari de Tonya Harding, Jeff Gillooly, est désigné coupable. Il a commandité l’attaque à de solides gaillards, dans des circonstances qui restent encore troubles. Quel était le degré de complicité de Tonya Harding? Cette question, certains se la posent encore, alors qu’elle a admis avoir été au courant de certaines intentions de son ex-mari.

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Aux JO de Lillehammer, Nancy Kerrigan a malgré tout remporté la médaille d’argent. Tonya Harding a dû se contenter de la 8e place. Elle a été exclue de la Fédération américaine de patinage, et a été condamnée à une amende de 110 000 dollars et à des heures de travaux d’intérêt général pour faux témoignage. Très rapidement, elle a refait parler d’elle avec une sextape de sa nuit de noces. C’était une période agitée, où elle recevait des rats morts dans sa boîte aux lettres.

Battue par sa mère et par son mari

Avec I, Tonya, un film qu’elle dit adorer, l’ex-patineuse, en quête permanente de reconnaissance, se cherche un nouveau souffle. Elle a déjà fait l’objet de plusieurs livres, documentaires et même chansons, dont celle de Sufjan Stevens; elle a pu s’exprimer, en 2009, sur le plateau de la célèbre Oprah Winfrey, mais elle tient, une nouvelle fois, à laver son honneur. Le film insiste sur ses origines modestes, son enfance malheureuse à Portland, sa mère alcoolique qui la battait. Dans Sharp Edges, un documentaire diffusé en 1986, Tonya, qui avait alors 15 ans et une coiffure des plus improbables, ne faisait, déjà, aucun mystère des liens complexes entretenus avec sa mère, qu’elle ne voit d’ailleurs plus. Il y a sa mère, mais il y a aussi Jeff, son premier mari, rencontré très jeune. Un homme violent qui lui aussi s’exprimait à travers les coups.

Aujourd’hui, elle est remariée, avec un certain Joe Price, qui parle d’elle comme de sa «petite redneck». Avant d’avoir un enfant, elle s’était lancée dans une brève carrière de boxeuse – interrompue à cause de son asthme –, a travaillé comme soudeuse, peintre et employée chez Sears. Tonya Price, puisque c’est comme ça qu’elle s’appelle désormais, aime toujours autant jurer, conduire des camions et partir à la chasse avec son mari, une arbalète en bandoulière. Mais à 47 ans, elle a aussi toujours ses détracteurs, persuadés qu’elle a bien plus à se reprocher que ce qu’elle veut bien faire croire.

Elle a commis une chose horrible, horrible. C’est une paria pour notre sport; elle ne doit pas être pardonnée pour avoir potentiellement ruiné la vie de quelqu’un

Johnny Weir, trois fois champion des Etats-Unis en patinage artistique

«Tonya Harding n’est pas une héroïne», fustige par exemple Maureen Callahan, dans le New York Post, outrée par le statut de victime que lui confère I, Tonya. Johnny Weir, trois fois champion des Etats-Unis en patinage artistique, n’a pas non plus fait dans la dentelle. «Elle a commis une chose horrible, horrible. C’est une paria pour notre sport; elle ne doit pas être pardonnée pour avoir potentiellement ruiné la vie de quelqu’un», a-t-il déclaré, en janvier, à TMZ Sports. Une journaliste du New York Times résume finalement assez bien la complexité du personnage, abrasif et fragile à la fois, avec cette phrase, à la fin d’un article, après l’avoir longuement rencontrée: «Beaucoup de ce qu’elle a dit n’était pas vrai. Elle n’a cessé de se contredire… Mais les choses fausses qu’elle a dites étaient spirituellement vraies, car elles permettaient de faire valoir son point de vue, et elle semblait y croire.»

Plusieurs drames

Nancy Kerrigan aussi est sortie du silence, pendant que la promotion du film battait son plein. Pour assurer, au Boston Globe, que c’était bien elle la «victime», et qu’elle n’a jamais reçu d’excuses directes de la part de Tonya Harding. Elle a quitté la compétition en 1995 et a rapidement signé un contrat avec Disney. Après un premier bébé qu’elle a eu avec son manager de mari en 1996, elle a fait six fausses couches en huit ans, avant d’avoir deux autres enfants grâce à un traitement de fertilité. Nancy Kerrigan n’a pas toujours été encensée par les médias. Elle a parfois été dépeinte comme une princesse des glaces capricieuse et mesquine, elle, l’élégante, à côté de laquelle Tonya Harding passait pour un vilain petit canard, maltraitée par les jurés à cause de son manque de classe et ses fautes de goût.

Nancy Kerrigan a comblé sa retraite sportive en participant à des shows sur glace. Elle a aussi produit un documentaire sur les athlètes souffrant de troubles alimentaires, un thème qu’elle connaît bien. Puis, nouveau drame en 2010: son père meurt et son frère est inculpé, accusé d’avoir provoqué sa crise cardiaque, par strangulation, après une violente bagarre. En 2017, Nancy Kerrigan revient sur le devant de la scène en participant à l’émission Danse avec les stars. Mais elle est très rapidement éliminée. C’est lors de ce show qu’elle a publiquement confessé, en larmes, avoir eu six fausses couches.

«Un jour peut-être, la version de l’affaire du point de vue de Nancy Kerrigan fera l’objet d’un film. D’ici là, n’oublions pas que la vie des deux femmes a été bouleversée, et qu’elles méritent toutes deux que leur histoire soit réexaminée», écrit le Washington Post dans une Opinion. «Toutes les femmes ont une histoire à raconter, et c’est rarement celle que les médias nous ont imposée.»