Toujours plus de coureurs, mais toujours plus lents

Course à pied Le Marathon de Genève ce week-end devrait confirmer la tendance: les pelotons enflent par l’arrière

Dimanche au Marathon de Genève, les organisateurs espèrent voir tomber la barre mythique des 2h10’ de course. Une performance qui sera sans nul doute importée. L’agent d’athlètes français René Auguin a été chargé de monter le plateau élite, c’est-à-dire d’engager le groupe des quelques coureurs qui lutteront pour la victoire. Ils seront Ethiopiens, Erythréens, Kényans. «Quatre ont des records personnels à 2h08’», se réjouit le directeur de l’épreuve genevoise, Benjamin Chandelier.

Un chrono en 2h10’ installerait Genève comme le marathon le plus rapide de Suisse. «Cela indiquerait aux coureurs que notre parcours est roulant», décode Benjamin Chandelier, soucieux d’augmenter l’attractivité de sa course. Par «roulant», il faut entendre: plat. Et donc favorable pour y réaliser une performance chronométrique.

C’est là le paradoxe de la course à pied moderne: ce sport compte de plus en plus de pratiquants, ils sont de mieux en mieux conseillés et équipés, ils avalent des barres énergétiques, enfilent des vêtements techniques hors de prix, rêvent d’améliorer leur meilleur chrono; et pourtant ils sont de plus en plus lents.

Une élite suisse décimée

«Le peloton grossit par l’arrière», résume l’ancien marathonien français Dominique Chauvelier. Multiple champion de France (record personnel à 2h11’), il a créé le concept de meneur d’allure (LT du 29.04.2015), un poste d’observation privilégié de l’évolution des coureurs. «Avant, passé cinq heures, les concurrents arrivaient au compte-gouttes. Aujourd’hui, ils passent la ligne par paquets entiers. Au dernier Marathon de Paris, le chrono moyen était de 4h11’ et le chrono médian de 3h55’, ce qui veut dire qu’il y avait encore 20 000 coureurs à plus de quatre heures.»

Devant? Le site www.athle.ch recense les 30 meilleurs chronos romands sur le marathon: 6 seulement ont moins de quinze ans, dont ceux de Tesfaye Eticha, Ethiopien d’origine, et de Stéphane Joly (convaincu de dopage).

Bien sûr, le marathon, l’épreuve ultime, fait moins peur que par le passé. Beaucoup s’y aventurent avec pour seul objectif – tout à fait respectable au demeurant – de finir la course. Mais le constat est le même sur les distances plus courtes. «Il y a trente ans, une centaine de Suisses couraient Morat-Fribourg en moins d’une heure; ils n’étaient que douze en 2013», observe Olivier Petitjean, rédacteur en chef de la revue spécialisée Running Romand. Ancien athlète élite, son record à 1h06’28’’ sur le semi-marathon lui valait juste une place dans le top 10 en 1996. Aujourd’hui, il pourrait prétendre au titre de champion de Suisse.

Le recul est le même sur la piste. «En 1994, 47 Suisses couraient le 1500 m en moins de 3’55’’. En 2013, il n’en reste que 19, reprend Olivier Petitjean. Dans les années 80, les minima pour participer aux Championnats de Suisse (hommes) sur 5000 m étaient fixés à 14’40’’. Le niveau a tellement baissé depuis que Swiss Athletics les a adoucis à 15’30’’ pour avoir assez de coureurs au départ.»

Les talents existent

Markus Ryffel et Pierre Delèze, les deux stars du demi-fond suisse des années 80, détiennent trente ans après encore six records de Suisse sur piste et sur route. «Il n’y avait pas qu’eux à l’époque, se souvient Jacky Delapierre. Certains stages réunissaient vingt à vingt-cinq coureurs!» Il y avait une émulation, un esprit de groupe propice à la performance. Aujourd’hui, les rares talents sont isolés face à la masse de coureurs venus d’Afrique de l’Est et du Maghreb. «C’est comme si les Européens de souche avaient abandonné l’ambition de rivaliser avec les Africains, regrette Olivier Petit­jean. Il existe pourtant de réels talents, comme le Genevois Julien Wanders. Chez les dames, le niveau suisse est bon: Maja Neuen schander gagne de grands marathons, Fabienne Schlumpf est un réel espoir.»

Cette année, Julien Lyon (Stade Genève) a réussi 1h05’34’’ au semi-marathon de Paderborn. La semaine passée, sur la course des 10 km des 20 km de Lausanne, il a poussé le Marocain Mohammed Boulama dans ses derniers retranchements. Et vers le record de l’épreuve.