«Il me reste une heure de selle lors du contre-la-montre de samedi, puis environ quatre autres dimanche. Je réalise que c'est bientôt la fin, mais je ne peux pas me permettre d'être triste avant l'arrivée à Paris.» Lance Armstrong, qui prendra sa retraite au soir de son septième succès sur le Tour de France, n'anticipe pas. Le reste du peloton, brimé dans une geôle texane tous les mois de juillet depuis 1999, piaffe discrètement. En 2006, comme par miracle, quelque dix coureurs pourront – à nouveau ou pour la première fois – considérer une victoire sur la Grande Boucle comme un objectif accessible.

«Ce que Lance a apporté au cyclisme est extraordinaire et mérite le respect, souligne Bjarne Riis. Mais dans un autre sens, il est clair que tout le monde est soulagé de le voir partir.» Lorsqu'on demande au directeur sportif de la formation CSC, ce que lui inspire le retrait imminent de l'Américain, il relève ses lunettes noires et sourit en coin: «Le Tour sera plus ouvert l'an prochain, c'est une certitude.» Le rictus du Danois est d'autant plus marqué que son protégé, Ivan Basso, 3e du classement général en 2004 et probable dauphin cette année, fait partie des principaux candidats à la succession de Lance Armstrong.

«Le simple fait qu'il y ait débat sur l'identité des favoris potentiels pour 2006 constitue déjà quelque chose de positif pour l'intérêt de la course. On peut tout imaginer», estime Patrick Lefévère, directeur sportif de l'équipe Quick Step. «Les valeurs sûres comme Ivan Basso, Jan Ullrich ou Alexandre Vinokourov seront très motivés. Il sera par ailleurs intéressant de surveiller la progression de coureurs comme Mickael Rasmussen (ndlr: 3e avant le «chrono» de samedi à Saint-Etienne) ou Levi Leipheimer (6e). Un jeune comme Damiano Cuego ou un revenant comme Gilberto Simoni pourraient créer la surprise.»

Ils sont sans doute nombreux à rêver d'endosser le rôle du trublion inattendu. Décevant cette année, Santiago Botero – 7e du Tour 2000, 4e en 2002 – en fait partie. «Chacun sait qu'il y aura de nouvelles possibilités, que tout sera différent sans Lance», déclare le Colombien de la formation Phonak. «Cette année, j'étais un peu perdu après le long passage à vide que j'ai connu pour des raisons de santé. Mais j'ai retrouvé confiance à force de rouler et pour 2006, j'axerai toute ma préparation sur le Tour, et seulement sur le Tour.»

Le suiveur, qui salive déjà à l'idée d'assister enfin à une véritable lutte pour la victoire – «La course sera très difficile à contrôler, ça va attaquer de partout», prédit John Lelangue, manager de Phonak –, consulte fébrilement ses fiches et se gratte l'occiput. A qui le Tour en 2006? Jan Ullrich, vainqueur en 1997, cinq fois 2e entre 1996 et 2003 et pressenti pour monter sur la troisième marche du podium cette année, arrive en tête des pronostics. L'Allemand, enfin libéré du joug humiliant de son tyran préféré, aura 32 ans en juillet prochain. C'est un peu la dernière qui sonne. «Jan possède une âme de leader, il pense déjà à 2006 et il se présentera au départ dans un contexte psychologique nouveau pour lui», note Walter Godefroot, directeur sportif des T-Mobile.

Si la logique est respectée – «Je me méfie de la logique», rétorque Bjarne Riis –, Ivan Basso sera le plus redoutable rival du pur-sang de Rostock. Après avoir sagement picoré dans la main du suzerain Lance Armstrong en 2004, l'Italien vient de démontrer dans les Alpes et les Pyrénées qu'il avait les épaules assez larges et les jarrets assez puissants pour postuler au sacre. «Tout est possible…», esquive son mentor danois. Andreas Klöden, en demi-teinte avant de se voir contraint à l'abandon par une fracture au poignet, avait aussi affirmé son intention de jouer des coudes au royaume des papables il y a quelques jours. Le coéquipier de Jan Ullrich – comment les deux compères s'entendront-ils? – a la ferme intention de renouer avec son état de grâce de 2004 (2e): «Personne ne sera imbattable. Si j'avais été en meilleure forme cette année (ndlr: il a souffert de troubles digestifs avant sa chute), je pense que j'aurais pu suivre les meilleurs partout en haute montagne. J'en serai encore capable l'an prochain. Je peux être un rival crédible.»

Hypothèses, conjectures et tralala… Alors, à qui le prochain Tour de France? On n'a pas fini de disserter sur la question, et c'est tant mieux. Walter Godefroot, qui suivra tout cela de loin puisqu'il quittera ses fonctions à la fin de la saison, conclut sur une remarque fort pertinente: «Nous verrons bien qui sera au départ et dans quel état de forme. Je suis, par exemple, impatient de savoir dans quelle composition d'équipe se présenteront les gars de Discovery Channel.» Des fois que le taulier transmette la recette du succès et les clés de la baraque à un futur ex-coéquipier avant de partir à la retraite…