Du prestige. Voilà ce qu'évoquait à demi-mot le directeur du Tour d'Italie, Alberto Zomegnan, pour justifier officiellement l'invitation de l'équipe Astana. Elle avait finalement décidé de faire courir ses chefs de file. La formation kazakhe étant écartée du Tour de France, le Giro peut se targuer d'un plateau plus relevé que celui de la Grande Boucle 2008. Sont présents les trois vainqueurs sortants des Grands Tours - Alberto Contador, Danilo Di Luca et Denis Menchov. Souvent taxé de championnat d'Italie tant la victoire, depuis 11 ans, n'échappe plus aux Transalpins, le Giro prendra-t-il du galon? Analyse après une semaine de course.

Deux cents, c'est trop

Partie de la ville du dramaturge Luigi Pirandello, à Palerme, la course n'a pas failli à la théâtralité qui lui sied. Routes difficiles qui ont conduit à moult chutes, doléances des coureurs sur les arrivées et les transferts tardifs, un favori - Levi Leipheimer - ralenti par une moto de police en panne dans l'ultime kilomètre de la 6e étape. Le Giro est-il mal organisé? «On peut discuter des horaires de la course, mais je trouve ces plaintes un peu excessives», commente Philippe Brunel, envoyé spécial de L'Equipe. Tony Rominger, vainqueur en 1985: «Au Tour de France aussi, les transferts sont affreux, mais on les accepte car c'est le Tour de France.» Pour ce qui est de l'état des routes, vu qu'elles sont «plus étroites qu'au Tour, le directeur de l'organisation a dit que deux cents coureurs au départ, c'est peut-être trop».

Côté retentissement, en Italie, le Giro 2008 ne semble pas soulever plus de ferveur que les années précédentes. Les taux d'audience de la RAI demeurent stables, comme le relève Paolo Marabini, vice-responsable du cyclisme à La Gazzetta dello Sport. Lors de la septième étape marquée par la première arrivée en côte, vendredi, «ils ont atteint 20%, soit 1,6 million de téléspectateurs. Le 25 mai, deuxième étape des Dolomites, on prévoit que 4 à 5 millions de personnes seront devant leur poste». Soit un taux minimum de 50%. Le record du Tour de France 2007, sur France 2, est de 49%.

Toujours le dopage

Hors de la Péninsule, le plateau exceptionnel a certes attiré plus de médias espagnols, mais le nombre de télévisions étrangères n'a pas augmenté. Dans un communiqué sur l'édition 2007, la Fédération italienne de cyclisme en recensait huit et révélait une couverture médiatique record. Cette année, le chef de presse du Giro, Stefano Di Ciatteo, fait état du même chiffre. Du côté des audiences, sur la Télévision suisse italienne, pour les six premières étapes, «on a enregistré une part de marché moyenne inférieure à celles des cinq dernières années», indique Brunella Steger. Difficile de s'enthousiasmer lorsque des suspicions de dopage ont pesé sur certains favoris, observe globalement Antonio Ferretti, ancien commentateur de la TSI.

Mais l'intérêt tout relatif de l'étranger pour le Tour d'Italie est aussi le fruit d'une histoire longuette. «Le Giro a commencé à perdre de la vitesse dans la deuxième moitié des années 80», explique Antonio Ferretti. Alors que le Tour de France acquérait une envergure supplémentaire - grâce au retentissement né des victoires américaines de Greg LeMond et Lance Amstrong - le Giro se décrédibilisait à l'étranger. «Alberto Zomegnan serait content qu'Andreas Klöden ou Alberto Contador l'emporte. Il y a 20 ans, c'était le contraire, et c'était une grande erreur. Les organisateurs ont privilégié les rivalités et les coureurs locaux en dessinant le parcours pour eux. Pour des rouleurs comme Saronni et Moser, ils ont enlevé le Stelvio, prétextant des dangers d'avalanches. Pour Pantani, ils ont mis des montagnes partout.» Aujourd'hui? L'attaché de presse évoque un parcours «très équilibré». Le point de vue du spécialiste Philippe Brunel est autre: «Conçu pour des supergrimpeurs, il a été fait pour des Savoldelli et Ricco.» Le hasard arrangeant bien les choses, Alberto Contador pourra y exprimer ses qualités de bouquetin.

Un Tour «d'entraînement»

Parmi les éléments qui ont relégué le Giro figurent les aléas du cyclisme moderne. «La participation a changé depuis l'époque d'Armstrong», souligne Tony Rominger. «Avant, les coureurs allaient au Giro pour le gagner, et non dans l'unique but de préparer la Grande Boucle: Greg LeMond a essayé de le décrocher, Miguel Indurain l'a remporté. Aujourd'hui, les champions sont au top un mois par année. A mon époque, on n'était jamais à 100%. Mais à 90% sur toute l'année.»

Le coup de publicité offert par la présence des cadors profitera-t-il ultérieurement au Giro? Les avis divergent. Philippe Brunel: «Même si un Italien le gagne, il aura battu le vainqueur du Tour de France. Sa victoire n'en sera que plus importante, ce qui rehausse aussi le Tour d'Italie.» Paolo Marabini: «Cela dépendra de la possibilité, pour les organisateurs, d'inviter les équipes sans interférences avec l'UCI.»

Astana en prime

A ce propos, Marc Biver, ancien manager d'Astana, est sceptique: «Si le Giro bénéficie d'un tel plateau, c'est parce que l'équipe Astana ne courra pas le Tour de France. Sinon, elle serait venue avec une formation différente. De plus, sa présence a été assurée par les pressions politiques du Kazakhstan sur l'Italie, et non par choix sportif. ASO [société organisatrice du Tour de France] va aussi les subir.» Le premier ministre François Fillon a-t-il rencontré les autorités kazakhes? Quelqu'un nous a dit... Mais revenons à nos moutons. Roses. Comme le note Antonio Ferretti, la chance du Tour d'Italie réside «dans un cyclisme qui recherche son identité perdue». A ce titre, il y aurait de l'espace à prendre. A suivre.