Le Temps: Comment vivez-vous ce jour de repos?

Chris van Roosbroeck: Les jours de course, on arrive à 20 heures à l’hôtel. Sur ce Tour, il y a plus de transferts que jamais. On travaille au quotidien jusqu’à 22h. Et après, on mange. C’est pareil pour tout le staff. Avec la pluie, on a été obligé de laver chaque soir les vélos de rechange. Par temps sec, on les nettoie tous les quatre jours. Avec les intempéries, les câbles perdent en souplesse. On doit remplacer davantage de matériel. Et cela sans compter les chutes.

En quoi cette journée est-elle particulière pour les mécaniciens?

– On contrôle les vélos tous les jours, mais aujourd’hui [lundi], on change les câbles systématiquement si la gaine en plastique est un peu entaillée. Et on en profite pour remplacer les chaînes, ce qu’on fait tous les 1300 km. En course, si le matériel fonctionne, on garde les pièces un peu endommagées. Là, en revanche, on soigne chaque détail. Nous avons commencé à 8 heures: on aime que les coureurs, qui vont se dérouler les jambes, puissent le faire avec un matériel remis à neuf. On finira vers 17 heures. Mais dimanche, en arrivant à l’hôtel, on n’a pas travaillé. Avec la chute d’Alexandre [Vinokourov, qui s’est cassé le fémur], on s’est demandé quoi faire. J’ai dit: «On laisse tout dans le camion, et on arrête.» Mais on n’était pas les seuls touchés. Cinq équipes ont perdu leur leader [Wiggins, Van den Broeck, Brajkovic, Boonen]. En vingt et-un Tours de France, je n’ai jamais vu cela.

– Vous avez vécu la chute de «Vino» de près…

– Quand tu sais qu’un coureur est à terre, tu sors de la voiture et tu prends une paire de roues. J’ai vu son vélo sur la route, et trois ou quatre coureurs vers lui, en contrebas de la chaussée. J’ai aidé à le porter, il m’a dit tout de suite que son fémur était cassé. Le soir, dans l’équipe, on a beaucoup parlé. Et on a pris quelques bières. Les coureurs sont venus à notre table. D’habitude, ils ne viennent pas, mais dans des situations comme celles-là… Sur le Tour, chacun est dans son monde. Tu n’as presque pas de contact. Certains appellent leur famille, d’autres communiquent par Skype. Chacun a sa planète. Plus que sur une autre course. C’est ce qui est le plus difficile à vivre sur le Tour. Or, là, on a discuté. On a rigolé aussi. Alexandre a terminé sa carrière, mais avec ce qu’on a vu au Giro [la mort de Wouter Weylandt, sur chute], on sait aussi que ça aurait pu être plus grave.

– Pourquoi le Tour isole-t-il autant les gens?

– Sur le Tour, le facteur stress est énorme. Pour nous aussi. Dans la voiture suiveuse, quand il y a du vent ou en cas de mauvais temps, tu n’es jamais sûr de rien, tu es prêt en permanence à intervenir. Beaucoup des invités qui sont avec nous dans la voiture nous disent, après coup, qu’ils n’avaient pas imaginé passer une journée aussi stressante. Pour nous, c’est comme un film qu’on passerait en avance rapide. Le seul moment de calme, on le vit le matin, une heure avant le départ.

– De quoi finir le Tour sur les rotules?

– Après celui-ci, oui. Dimanche soir, on a tous un peu craqué. Quand j’ai lu le communiqué de presse, les choses sont apparues noir sur blanc, figées. J’étais seul dans ma chambre… Le Tour, c’est un monstre, mais tout le monde veut le faire. Une fois qu’on aura terminé de réviser tous les vélos, on va régler notre tête. Et on continue!