Cyclisme

«Le Tour des Flandres, c’est l’identité flamande idéalisée»

Dimanche, le peloton du World Tour s’élancera sur les routes de l’une des courses les plus dures de la saison. Il y aura une foule considérable et les coureurs locaux feront tout pour briller. Le sociologue Bertrand Fincoeur décrypte cette relation unique entre une épreuve et une région

Il y a Paris-Roubaix, «l’enfer du Nord» et il y a Le Tour des Flandres. «L’enfer tout court», a dit un jour Fabian Cancellara. Triple vainqueur (2010, 2013, 2014), le Bernois considère cette épreuve toujours calée fin mars début avril comme «la plus spéciale et la plus prestigieuse» des grandes classiques. «Pour un Belge, gagner ici compte plus que porter le maillot jaune», a même prétendu Johan Museeuw.

Le Tour des Flandres est, comme son nom ne l’indique pas (et comme le Tour de Lombardie), une course d’un jour. Mais quel jour! De Ronde van Vlaanderen (en néerlandais), ou plus simplement De Ronde, est une seconde fête nationale pour la communauté flamande. «Au Tour des Flandres, le père amène son fils comme lui-même venait enfant avec son propre père», raconte Hugo Coorevits, journaliste cyclisme au quotidien «Het Nieuwsbald».

Sociologue à l’Université de Lausanne, Bertrand Fincoeur fait partie, avec notamment Fabien Ohl et Olivier Aubel, de ces chercheurs de l’Institut des sciences du sport (Issul) qui étudient le cyclisme professionnel de l’intérieur. Belge d’origine, il explique le lien très particulier entre une communauté et une épreuve sportive.

Le Temps: Que représente le Tour des Flandres dans la culture flamande?

Bertrand Fincoeur: L’an dernier, pour la course du Centenaire, on a estimé à 800 000 le nombre de spectateurs présents sur le bord des routes. Ajoutez un million de téléspectateurs, dans un pays qui compte onze millions d’habitants, dont six millions en Flandres, c’est énorme. Je ne sais pas s’il y a un événement sportif au monde qui suscite autant l’adhésion de la population locale que celui-là.

– En quoi est-ce un phénomène typiquement flamand?

– Le cyclisme est un sport national en Belgique mais il prend une dimension encore supérieure dans la partie flamande. Il y a plus de coureurs, plus de courses et presque toutes les grandes courses à part Liège-Bastogne-Liège et La Flèche wallonne. Les francophones sont passionnés par le vélo mais ne s’intéressent pas plus au Tour des Flandres qu’à Paris-Roubaix. Alors que pour les néerlandophones, il y a De Ronde et le reste.

– Pourquoi?

– Il y a plusieurs explications. Traditionnellement, les coureurs sont dans la région depuis deux ou trois semaines, ils ont participé à des épreuves certes inscrites au World Tour mais qui servent un peu de préparation, et soudain c’est l’apothéose. Après, il y aura Paris-Roubaix, les classiques ardennaises; des courses plus internationales, qui mobilisent moins les coureurs du cru. Pour les spectateurs flamands, les chances de voir un local l’emporter sont beaucoup plus importantes sur le Tour des Flandres que sur Liège-Bastogne-Liège ou La Flèche wallonne.

Historiquement, la Flandre a d’ailleurs eu beaucoup de champions qui ont gagné la course et, parfois, dominé le cyclisme mondial. Je ne vais pas dire que tous les villages traversés par la course ont engendré un champion mais il y a beaucoup de lieux qui célèbrent les glorieux héros que la Flandre a su produire. Tout cela concourt à en faire un événement hors norme. Mais la principale raison, c’est que dès son origine, le Tour des Flandres a été pensé comme un instrument pour porter et magnifier l’identité flamande.

– Comme la course est-elle née?

– Elle est créée en 1913, juste avant la Première guerre mondiale. Liège-Bastogne-Liège existe déjà – c’est «la Doyenne» – mais la région flamande n’a pas d’équivalent. Comme souvent à cette époque, c’est un groupe de presse qui lance l’idée, le journal SportWereld, lui-même créé dans l’enthousiasme de la première victoire d’un Belge au Tour de France, Odile Defraye, en 1912. Il y a donc tout un engouement autour du cyclisme. C’est l’époque aussi où l’on veut mettre en avant l’identité flandrienne.

Au XIXe siècle, le Flamand, c’est l’exploitant de patates. Encore aujourd’hui, dans les stades de football, la manière de disqualifier les adversaires flamands, c’est de les traiter de «boeren», fermiers. Et un fermier, ça se lève tôt, ça travaille dur. A travers le Tour des Flandres, le Flamand a pu revendiquer et valoriser cette image qu’on lui renvoie. Cette course, c’est son identité idéalisée. Aujourd’hui, c’est plutôt lui qui déclasse le supporter wallon dans les stades aux cris de «chômeur» ou «CPAS» (pour assujetti au Centre public d’aide sociale). Il reste dans l’imaginaire national l’idée que le Flamand serait un laborieux qui a réussi et le Wallon l’héritier d’une culture française brillante mais décadente.

– C’est donc une pratique consciente, presque un acte politique…

- Il faut bien comprendre le contexte. La Belgique se crée en 1830, sans volonté de vivre-ensemble des communautés qui la composent. C’est tout le contraire de la Suisse! La Belgique est une création des grandes puissances, un Etat tampon à une époque post-napoléonienne où il était avisé d’avoir une zone neutre entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Dans ce pays, la bourgeoisie francophone domine culturellement et économiquement.

Le sud du pays est porté par les industries minières et sidérurgiques. Lorsque le monde industriel s’effondre, partout s’élèvent des revendications en faveur de la reconnaissance de la langue néerlandaise, face au français qui est la langue du pouvoir. Durant la première guerre mondiale, l’incompréhension entre les gradés francophones et les soldats néerlandophones conduit à des boucheries sur les champs de bataille!

- Avec le Tour des Flandres naît le «Flandrien», un coureur aux qualités très caractéristiques.

– Le terme de «Flandrien» désigne à l’origine, et en français, les ouvriers qui travaillaient en Wallonie dans la sidérurgie. Il est importé dans le cyclisme dans les années 1920 par Karel Van Wijnendaele, journaliste et manager, qui monte une équipe composée de coureurs originaires des Flandres orientale et occidentale. Le surnom de «Flandriens» est revendiqué et assumé: il incarne un style généreux, dur au mal, obstiné, jusqu’au-boutiste, toutes qualités supposées correspondre au peuple flamand.

Dès le début, le sport et le cyclisme sont utilisés par la propagande pour devenir un instrument du projet d’émancipation. Encore aujourd’hui, on observe beaucoup le long du parcours des drapeaux flamands, avec le lion noir sur fond jaune.

- Et pratiquement jamais de drapeaux belges…

- Si vous regardez bien, sur le drapeau officiel de la région flamande, le lion a une langue rouge et des griffes rouges alors qu’il est entièrement noir sur le drapeau indépendantiste. Celui que l’on voit le plus, c’est le drapeau indépendantiste, parce que les nationalistes profitent de la visibilité offerte par le Tour des Flandres pour distribuer des petits drapeaux à des gens qui ne font pas nécessairement la nuance.

– Pourquoi le cyclisme et pas un autre sport, comme le football par exemple?

– Les courses de six jours existaient déjà depuis le XIXe siècle. La Flandres est avec les Pays-Bas la région où l’on trouve le plus de gens à vélo. Plus qu’une culture du cyclisme, je crois qu’il y a une culture du vélo. A Liège ou à Charleroi, vous n’en trouverez pas plus qu’à Lausanne ou Barcelone mais les Flandres sont un îlot où tout le monde est à bicyclette. Je pense aussi que le cyclisme permet une identité un peu plus large que le football. Au football, si vous d’Anvers vous n’aimez pas Bruges. Le Tour «des Flandres» intègre davantage.

- A-t-il toujours eu cette popularité?

- Cela n’a pas pris tout de suite. La course a été interrompue une fois pendant la guerre de 14-18 mais n’a pas cessé durant la Seconde guerre mondiale. C’est même la seule classique qui s’est courue durant la guerre sur un territoire occupé par l’armée allemande. Le pouvoir allemand a permis le maintien du Tour des Flandres afin de favoriser la scission de la Belgique.

Après la guerre, le journal de gauche Het Volk crée sa propre course, le circuit Het Volk, parce qu’il considère le Tour des Flandres comme proche de l’extrême droite. Aujourd’hui, les deux courses sont détenues par le même groupe de presse, ce qui contribue sans doute à diluer ces oppositions.

– Sur le parcours, quels sont les lieux du culte?

– Il y en a plusieurs: le Mur de Grammont, introduit tardivement mais qui a souvent décidé de l’issue de la course; le vieux Quaremont, le mont le plus long, au programme de toutes les éditions; le Kopenberg, étroit, avec des passages à plus de 20%, ces images de coureurs mettant pied à terre; maintenant il y a aussi le Patterberg, je crois que Peter van Petegem habitait dans la rue.

– Au Tour de France, on vient autant pour la caravane, l’ambiance, l’été, que pour les coureurs. Et au Ronde?

– Il n’y a pas vraiment d’étude sur le sujet. J’imagine que le public flamand est un petit peu plus connaisseur que celui du Tour de France mais je ne pense pas qu’il y ait un million de mordus de vélo qui voudraient absolument voir Tom Boonen pédaler en vrai. Il y a un côté festif, grande communion populaire, un peu comme peuvent l’être les carnavals dans les villes du nord.

– Le public français a le sentiment qu’il n’a plus de grands champions depuis Bernard Hinault. Est-ce la même chose pour les Belges, qui n’ont plus gagné le Tour de France depuis Lucien van Impe en 1976?

– Aujourd’hui, il y a toujours des grands coureurs mais aucun qui puisse briller toute l’année, gagner les courses d’un jour et les grands tours, comme le faisait Hinault. C’est devenu beaucoup trop spécialisé et il n’y a actuellement aucune chance qu’un Belge regagne le Tour de France, d’autant que plus personne ne croit en Jurgen Van den Broeck…

Cela dit, il reste de grands coureurs en Belgique, que leur profil permet de chasser les classiques ou les médailles: Philippe Gilbert a été champion du monde en 2012, Greg Van Avermaet a décroché l’or olympique de la course sur route à Rio, Tom Boonen détient le record de victoires à Paris-Roubaix. Si vous allez chez les bookmakers étudier la cote des dix favoris de dimanche, vous trouverez cinq Belges. Pour être capable de gagner ce genre de courses, il faut être un grand coureur. Dans le registre routier-sprinter, puncheur, le cyclisme belge fournit toujours son lot de coureurs de grande classe.

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