Cyclisme

Le Tour de France des caravaniers

Sébastien roule sur les traces de son grand-père, lui-même conducteur de camion sur la Grande Boucle dans les années 1960. Camille s’éclate et découvre la France. Ils sont 600 à passer du bon temps dans la caravane publicitaire

Adolescent, Sébastien Cuzol s’était promis de participer un jour au Tour de France. Sur un vélo, bien entendu, mais il a beau être sportif, ce maître-nageur n’a jamais été un champion. Peu importe. Le rêve, lui, est resté fiché dans sa tête. Et il participe cette année à la Grande Boucle, dans la caravane publicitaire qui précède chaque jour le peloton.

12 kilomètres de cortège, 160 véhicules, 600 caravaniers et logisticiens, c’est l’autre attraction du Tour. Sébastien explique: «Dans les années 1960, mon grand-père a été lui aussi dans la caravane, chez Butagaz, comme mécanicien et conducteur de camion. Je lui ai promis de faire comme lui et j’ai réussi. Je lui écris une lettre chaque jour.» Le grand-père en question s’appelle Jean, a 94 ans et vit en maison de retraite dans l’Eure.

Les stars et les autres

Sébastien conduit un trike, une moto à trois roues, qui porte les couleurs de la Française des jeux (FDJ). «Ce n’est pas un camion, mais le public l’aime beaucoup», dit-il. Devenir caravanier est une gageure tant il y a de candidats. «C’est le piston qui joue essentiellement», révèle-t-il. Lui n’est pas passé par un coup de pouce: «J’ai pris mon vélo, je me suis filmé en racontant l’histoire de mon grand-père, j’ai envoyé la vidéo et dans la demi-heure j’ai reçu une réponse positive. Ce qu’il a dit dans sa vidéo: «Pépé était un personnage, une espèce de Lino Ventura avec beaucoup de gouaille, il a réparé sur un Tour la voiture de Salvator Dali, qui lui a offert un repas gargantuesque, il s’est occupé toute une nuit d'un moteur de camion américain dont les pièces sont arrivées par avion, il a surtout tenu le vélo de Tom Simpson quand celui-ci est mort sur le Ventoux.»

La caravane publicitaire a été créée en 1930 par Henri Desgrange pour financer la Grande Boucle. Joséphine Baker y a chanté vêtue de son pagne et a promu la banane française. Tino Rossi, Charles Trenet, Annie Cordy l’ont animée aussi. Mais Yvette Horner, décédée cette année, recrutée par Calor en 1952 puis Suze en 1954, en fut la véritable icône avec son accordéon.

L’époque est révolue. Il n’y a plus de stars dans le cortège mais des caravaniers dont la fonction première est de balancer des stylos, saucissons, casquettes, maillots, bonbons, bobs à carreaux, biscuits et pommes frites (fausses celles-ci). Drôle et trépignante vie. Camille Sélosse, 20 ans, étudiante lilloise, dont c’est la première expérience sur le char Senseo (café) est ravie: «On se lève vers 5 ou 6 heures, on se couche vers 22 heures, on est payés 1450 euros, mais l’hôtel et les repas sont pris en charge et on découvre la France.»

Amitiés et amours

Son angoisse: la pause pipi. La caravane qui roule deux heures avant le peloton n’a droit qu’à un arrêt de deux minutes pour que les personnels se soulagent «au mieux chez l’habitant, au pire dans la nature». La moyenne d’âge est très jeune, amitiés et amours se nouent. «Le maillot jaune est pour celui ou celle qui rencontre le plus de succès, les maillots vert du sprinter et à pois rouges du grimpeur pour celui ou celle dont je vous laisse imaginer les aptitudes…»

Lors du passage du Tour chez lui à Vernon-sur-Eure la semaine passée, Sébastien Cuzol a eu le bonheur de voir ses parents et sa fiancée au bord de la route. «Ils secouaient un vieux drapeau du Tour de l’époque de mon grand-père. J’ai été très ému car j’étais sur le Tour de France et sur les routes de mon enfance que je pratiquais à vélo. Le Tour était la bande-son de nos étés», indique-t-il, plein de nostalgie.

Loin de la vraie course

Si la caravane est perçue par ses caravaniers comme un instant magique où l’impression est que les gens sont heureux de part et d’autre de la route, elle est soumise aussi à une réglementation stricte. Les goodies ne sont pas lancés sur les ponts et près des ravins. Au guidon de son trike, Sébastien doit à la fois éviter les enfants mal surveillés, les parents imprudents et les chiens mal attachés. «Les gens nous tendent la main, on ne doit pas répondre à cette sollicitation car c’est une épaule déboîtée à coup sûr dans les huit jours», précise-t-il.

Une vie à peu à part, selon Camille, qui rompt avec le train-train, qui «donne la pêche et un vrai bonheur parce que c’est l’été et que les gens nous acclament comme des stars». Les autres stars actuelles françaises, les champions du monde de football, ont été à peine vues par les caravaniers. «On a regardé la finale sur une aire d’autoroute vers Dijon», sourit Camille. Ils ne voient pas plus les cyclistes qui chaque jour d’une certaine manière les coursent. Mercredi en fin d’après-midi, Sébastien et Camille n’ont pas vu le Gallois Geraint Thomas franchir la ligne d’arrivée en tête à Albertville et s’emparer du maillot jaune. Etrange: être au cœur de la Grande Boucle et ne pas en voir en trois semaines un seul cheveu.

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