Son nom est associé à l'une de ces histoires qui font la réputation du Tour de France. Celle-ci se déroule en 1986. Urs Zimmermann est alors à l'apogée de sa carrière. Sa volonté, son talent sont unanimement reconnus dans le peloton professionnel. Il fait partie des rares coureurs à qui l'on consent le privilège potentiel de gagner la Grande Boucle. Mais s'il en a les capacités, le sacre restera un rêve. Le destin a en effet placé sur sa route les géants que sont Bernard Hinault et Greg LeMond. Deux monstres de la petite reine, associés contre lui pour relever le premier défi américain du Tour de France. Deux personnalités contre lesquelles le Suisse ne pourra rien, si ce n'est susciter la sympathie.

Urs Zimmermann ne gagnera donc jamais le Tour de France. Une déception certaine. Mais ce combat physique, avec le recul, n'est rien en comparaison des déboires que le Suisse alémanique a traversé depuis sa retraite. Seul, par caractère, par conviction, Urs Zimmermann s'est écrasé des années au fond d'un psychisme tourmenté. Alors que le Tour de France 2002 a repris ses droits, dans un cyclisme toujours meurtri par les affaires de dopage, le Suisse reparle de ce qui fut sa passion. Avec timidité, mais sans détours. Les années ont peut-être passé, mais Urs Zimmermann reste le même: entier. Et si, aujourd'hui, il accepte de communiquer, c'est parce qu'il a enfin réussi à tourner la page. En écrivant seul un livre*. Un roman autobiographique dont l'environnement oscille entre le monde du vélo et les tourments du champion.

Le Temps: Le Tour de France a débuté samedi à Luxembourg. Ressentez-vous une émotion particulière?

Urs Zimmermann: Je dois avouer que je regarde le début de la compétition avec une certaine distance. Le Tour de France a été le centre de ma motivation sportive. Dans les premières années de ma retraite, les images m'ont plusieurs fois transporté dans le mythe. Mais aujourd'hui, je le vois sans émotion. Celles-ci se sont envolées avec tous les scandales. Il n'y a plus de mirage. Le sport a besoin d'émotions pures, elles n'existent plus.

– Pensez-vous que l'épreuve a perdu de sa grandeur?

– Non. Le Tour garde son côté mythique. C'est une course unique dont on ne peut mesurer l'ampleur qu'après y avoir participé. On y entre seulement par ses propres expériences. C'est une course unique, car c'est la seule du calendrier qui ne tolère aucune excuse. Si l'on rate un Giro, on peut toujours affirmer que l'on se réservait pour le Tour. Un coureur ne peut garder sa motivation qu'avec la perspective de bien y figurer. Dans le métier de cycliste, il représente le défi ultime.

– En 1986, vous avez été battu par le duo Hinault-LeMond. Dans la préface de votre livre, le Français admet cependant que vous étiez le plus fort. Seulement, vous n'aviez pas d'équipiers dignes de vous soutenir. Des regrets?

– A certains moments, j'ai eu la rage. Mais à la fin de ma carrière, il n'en restait plus rien. J'étais trop seul.

– Parlons un peu de cette fin de carrière difficile…

– Même si j'étais atypique dans le métier, du jour au lendemain, tout s'est effondré. Je n'avais plus rien, si ce n'est cette certitude que l'aventure cycliste m'avait permis de découvrir des côtés de ma personnalité qui, sans elle, ne m'auraient jamais été révélés. Mon talent m'a permis d'entrer dans un rêve. Seulement, il a évolué trop vite. J'étais incapable de suivre. Je ne le maîtrisais plus. Mon image, même si elle n'était pas trop fausse, appartenait aux médias. Je ne savais plus si j'avais fait ce que j'aurais aimé faire. Lorsque tout s'arrête, il faut beaucoup de volonté pour échapper à l'identité de coureur. Et du temps. J'ai mis plusieurs années pour y parvenir. Mais les dégâts ont été énormes. Côté psychique, ce fut un désastre.

– Peut-on dire que la rédaction de votre livre a constitué une psychothérapie?

– Même davantage: mon testament de champion. Après ma retraite sportive, j'ai commencé à écrire mes émotions, mes réflexions dans un petit cahier. Cela a duré des années avant que je ne décide d'en faire un livre.

– Pourquoi parlez-vous de testament?

– Parce que je voulais décrire le mécanisme qui pousse une personne à devenir un champion. Ceux qui courent aujourd'hui n'en sont pas encore conscients. Ils sont dans le système. Je voulais exprimer les réalités profondes qui amènent un coureur à s'engager par tous les moyens, l'influence de l'entourage, l'attrait de la nouveauté. Wolf, coureur à l'aube de sa retraite, se voit offrir, par un Belge, le truc miracle qui lui permet de gagner le Tour de France. Alors il rempile, contre toute logique. Le truc n'est pas ici un produit pharmaceutique, mais un vélo révolutionnaire. Seulement, la logique est la même. Il fallait que je parvienne à déterminer qui risque et qui décide.

– Wolf ne plonge pas dans le dopage. Pourtant, dans le sport de compétition, le dopage est une réalité…

– Je vous l'ai dit: Wolf, c'est Urs Zimmermann. J'ai toujours refusé le dopage. J'avais la tête dure et le milieu ne me comprenait pas. Normal. Je sortais des normes. Je me suis constamment battu contre les médecins. Je restais indépendant et les responsables d'équipe ne comprenaient pas pourquoi je n'adhérais pas à leur discours. Ils pensaient de bonne foi que leur réalité était la vérité. A la fin, je passais pour un individualiste stupide. C'est peut-être la raison de ma solitude de fin de carrière.

– Ce système que vous combattiez seul dans votre coin a fini par éclater. Pourtant, la passion du public sur les routes du Tour de France reste intacte.

– C'est normal. Pendant les trois dernières décennies, beaucoup de gens se sont mis au cyclisme. C'est devenu un hobby, parfois un peu plus. Il est facile de s'identifier aux coureurs, à leurs souffrances physiques. Et puis, le Tour de France est le creuset de nombreuses histoires. Des histoires comme le public les aime.

– Ne pensez-vous pas que la solution au dopage ne peut venir que des coureurs?

– Non, il faut un discours général qui tienne à la fois compte de l'aspect scientifique et des difficultés juridiques. Au niveau des athlètes, je pense que la prise de conscience est réelle. Cela ne signifie pas qu'ils arrêteront de prendre des produits interdits. Et ce n'est pas forcément de la mauvaise volonté. Un sportif, un cycliste, doit être réaliste pour s'en sortir, comme lorsque cela joue des coudes dans un peloton. Il faut toujours peser le pour et le contre. En matière de dopage, c'est pareil.

– Après dix ans de retraite, est-ce que Urs Zimmermann vit encore du crédit que lui a apporté le cyclisme?

– Plus vraiment. C'est une période qui fait partie de mon curriculum vitae. Comme une autre activité. Aujourd'hui, l'objectif est de gagner correctement ma vie dans mon nouveau métier lié à l'informatique, et d'assumer ma part de la vie familiale. Cette indépendance est mon seul objectif. Je me suis tellement investi dans le vélo que je n'ai plus la volonté de faire carrière. Dans n'importe quel domaine.

*Im Seitenwind, Urs Zimmermann, Edition 8, 216 pages.