A moins d’un retournement de situation ce samedi, le Tour de France 2020 se terminera sur un doublé slovène de Primoz Roglic et Tadej Pogacar. Comment se fait-il que deux coureurs d’exception émergent simultanément d’un petit pays de 2 millions d’habitants pas spécialement réputé pour sa tradition cycliste? La question taraude le milieu et au-delà.

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■ Primoz Roglic et Tadej Pogacar ont-ils connu le même parcours?

Pas du tout. Le premier, maillot jaune à la veille du dernier week-end de course, a commencé le cyclisme sur le tard après un début de carrière sportive en saut à skis et n’est devenu professionnel qu’à l’âge de 26 ans. Cette trajectoire, très atypique, contraste du tout au tout avec celle de son dauphin, qui a commencé le vélo alors qu’il était enfant et a connu un parcours classique bien que fulgurant: il se distingue d’ailleurs sur la Grande Boucle alors qu’il n’a que 21 ans. Les deux hommes n’ont ni le même âge, ni le même entourage, ni la même équipe (Jumbo-Visma pour Roglic, UAE Emirates pour Pogacar).

■ Existe-t-il un vivier de champions en Slovénie?

Pas particulièrement. Cette année sur le Tour de France, ils ne sont que quatre, comme les Suisses et les Britanniques, contre 42 Français, 18 Italiens, 17 Espagnols et 11 Colombiens. Historiquement, les cyclistes slovènes étaient pour la plupart des équipiers plus appréciés pour leurs efforts que pour leur talent dans les équipes italiennes qui les employaient. Il a fallu attendre 2012 pour voir Janez Brajkovic (Astana) hisser le drapeau de son pays parmi les dix premiers de la Grande Boucle. Il ne s’y est plus retrouvé, ensuite, jusqu’à la quatrième place de Primoz Roglic en 2018.

■ Le pays s’appuie-t-il sur une véritable culture cycliste?

«On dit que tout bon Slovène doit avoir gravi le Triglav [point culminant du pays, à 2864 m d’altitude] au moins une fois dans sa vie», affirme le géographe Laurent Hassid, spécialiste du pays, sur France Info. Beaucoup d’observateurs rapportent par ailleurs que la population du pays aime profiter de la nature alpine environnante. Le cyclisme est donc une activité courante, voire «un mode de vie», ainsi que le dépeint le Dnevnik de Ljubljana dans un article traduit par Courrier international, mais il reste peu développé en tant que sport de compétition. La fédération compte 1600 licenciés, mais c’est surtout l’équipe Adria Mobil – à l’échelon continental – qui fait le lien avec le très haut niveau.

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■ La Slovénie fait-elle du Tour de France un instrument diplomatique?

Selon Laurent Hassid, qui s’est exprimé dans plusieurs médias ces derniers jours, la Slovénie compte bien sur le sport pour assurer son rayonnement international. Avec une population quatre fois inférieure à celle de la Suisse, elle peut se targuer de résultats brillants en basketball (elle compte plusieurs joueurs de NBA et son équipe nationale masculine a été championne d’Europe en 2017), en saut à skis, en ski alpin et même en football, où la sélection a connu ses heures de gloire. Néanmoins, l’émergence de Primoz Roglic et de Tadej Pogacar résulte bien davantage de leurs ambitions personnelles et du travail de leurs équipes (respectivement néerlandaise et italienne) que d’une raison d’Etat.

■ Pourquoi les succès slovènes font-ils grincer certaines dents?

L’histoire du cyclisme est ainsi faite qu’à chaque fois qu’un coureur ou une équipe domine une course sans partage, des soupçons surgissent. Ils n’épargnent pas davantage le duo Roglic-Pogacar que l’équipe Jumbo-Visma du maillot jaune. Le jeune retraité français Romain Feillu a publiquement fait part de ses doutes, dans une interview à Ouest-France, quant à la probité de leurs performances, tandis qu’Antoine Vayer, ancien entraîneur de la maudite équipe Festina et grand pourfendeur du dopage dans le cyclisme actuel, estime que la diminution des contrôles pendant les mois de confinement a laissé une grande latitude d’action à ceux qui souhaitaient tricher. A la mauvaise réputation du cyclisme en général s’ajoute celle de la Slovénie en particulier: selon un article du Monde datant de mai 2019, après l’implication de deux coureurs dans l’affaire «Aderlass», «8 des 19 Slovènes ayant évolué sur le World Tour depuis dix ans ont été suspendus pour dopage». Mais ni Primoz Roglic ni Tadej Pogacar n’ont à ce jour été inquiétés par les organismes de lutte antidopage. Interrogé sur le sujet il y a quelques jours, le maillot jaune ne s’est pas embarrassé d’une longue plaidoirie: «Je n’ai rien à cacher. Vous pouvez me faire confiance.»

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