La classe biberon a faim. Entre Toulouse et Bagnères-de-Bigorre, lors d'une première étape pyrénéenne disputée goulûment, elle s'est illustrée avec panache. Deuxième du Giro, Riccardo Ricco, 24 ans, a signé hier sa seconde victoire sur le Tour de France. Un succès de grande classe. A 4 km du sommet de l'Aspin, il a surgi sur la droite du peloton pour s'envoler. Malgré une arrivée en plaine, les cadors ne l'ont plus revu.

Autre performance: celle de Roman Kreuziger, 22 ans, dernier lauréat du Tour de Suisse. Toujours aux avant-postes, en embuscade au classement général, il a passé l'Aspin en tête du peloton et a terminé huitième de l'étape. Issus d'équipes italiennes, Riccardo Ricco et Roman Kreuziger offrent une image contrastée du talent. Deux espoirs, deux visages.

Riccardo Ricco. Les lettres ont le clinquant d'un blason. En parfaite symbiose avec un caractère rutilant comme le peloton en connaît peu. «Ou il a beaucoup d'amis, ou il a beaucoup d'ennemis», note son coéquipier Leonardo Piepoli, au lendemain de son premier succès. Son caractère? «Insupportable», lance-t-il à la volée.

Belle gueule, Riccardi Ricco badine alors, la bouche en cœur et l'œil malicieux: «Ce qu'on peut attendre de moi pour la suite du Tour? Tout et rien, comme toujours avec Ricco.» Au départ de Brest, le garçon affirme sans ambages: «Reconnaître les étapes de montagne? Non. Je m'en fiche.» Interpellé sur la difficulté du parcours, il répond: «Les pentes ne sont pas assez raides. Moi, je ne crains rien du tout.»

Agaçant, génial. Le grimpeur de Modène ne laisse personne indifférent. «Il est un peu fou furieux, mais le cyclisme a besoin de coureurs comme lui», s'enthousiasme Bernard Hinault. L'originalité de Riccardo Ricco est multiple. Le garçon voue une admiration qui frise le culte à Marco Pantani. Dopé banni. Coureur réhabilité. Hier, au moment de s'échapper vers la gloire, il n'a eu qu'une pensée: pour le défunt grimpeur. «Il a le même masseur que lui, s'entraîne sur les mêmes routes, et attaque comme lui, les mains en bas du guidon», commente Giuseppe Conti, journaliste à Tuttosport. «Pantani reste Pantani», dit l'intéressé. Il n'empêche. Orfèvre de la théâtralisation, Ricco «le Cobra» - ainsi surnommé en raison de la morsure qu'il inflige à ses adversaires - n'a pas hésité à orner son vélo de trois serpents majestueux. Sur la selle, sur le cadre. Le troisième se déploie de la fourche au guidon. Féroce.

Ce sens de l'attaque, Riccardo Ricco ne se contente pas de l'exprimer sur les routes. Lors du dernier Tour d'Italie, il s'interroge publiquement sur la probité du vainqueur, Alberto Contador. Ironie du sort, il se murmure aujourd'hui qu'il pourrait appartenir à la liste des coureurs ciblés par l'Agence française de lutte contre le dopage, en charge des contrôles. A voir. Sur le plan des performances, le frêle échassier n'apparaît pas moins comme un oiseau rare: «Difficile de trouver un coureur qui déclare ses intentions le matin, et qui obtient exactement ce qu'il cherche», relève Guido Bontempi, directeur sportif de l'équipe italienne Lampre. «Afin d'éviter toute déclaration, les autres trouvent mille excuses, du type «nous verrons», «je verrai si je me sens bien.»

Roman Kreuziger, lui, suscite moins d'attention. Parmi les directeurs sportifs du peloton, on ne le connaît pas trop. Seule sa récente victoire au Tour de Suisse émerge du personnage. Et pourtant. Le Tchèque n'est pas issu d'une pochette-surprise. Champion du monde junior en 2004, il décroche également une médaille d'argent en contre-la-montre et aux mondiaux de cyclo-cross de la catégorie. Ses prédilections? «Les contre-la-montre pas trop longs et les pentes comme celles du Tour lui conviennent bien», observe son directeur sportif, Stefano Zanatta. «Sur des reliefs accidentés, il a de bonnes capacités de récupération. L'étape idéale? Une étape de montagne, mais pas avec une arrivée en altitude.»

Cette année, le coureur de l'équipe Liquigas est venu sur le Tour de France en toute humilité. «Quand on est jeune, on commet encore des erreurs en course. On doit apprendre à courir en tête, à avoir la mentalité appropriée. Il faut des années pour obtenir cette maturité.» Regard intelligent, visage angulaire, Roman Kreuziger respire une sagesse peu commune. «Il était amateur depuis trois mois quand je lui ai proposé en 2007 de passer professionnel une année avant la date prévue», raconte Stefano Zanatta. «Il m'a surpris: à l'époque, il a roulé 100 km seul en voiture, à 19 ans, pour discuter d'une chose aussi importante qu'un contrat.»

Aujourd'hui, les observateurs s'accordent à penser que Riccardo Ricco gagnera un jour le Tour de France. «Il saura s'entourer des meilleurs pour s'améliorer en contre-la-montre. Il fait le métier jusqu'au bout des ongles», souligne Eric Boyer, manager de l'équipe Cofidis, ancien directeur sportif, qui a formé de nombreux jeunes.

Quid de Roman Kreuziger? «Il faudra voir comment il se comporte sous pression, et s'il a une mentalité de vainqueur», analyse Guido Bontempi. «La régularité dans une course comme le Tour vient avec le temps», ajoute le Français. «Sa victoire sur le Tour de Suisse alerte les dirigeants d'équipes. Nous le suivrons de près. S'il ne confirme pas tout de suite, c'est plutôt bon signe.» Et de préciser: «Ces jeunes ont 15 ans de cyclisme devant eux. Aux dirigeants de les ménager, afin qu'ils ne vivent pas la situation d'un Tom Boonen. A 25 ans, il a tout gagné dans son registre, et il tourne en rond.» Roman Kreuziger et Riccardo Ricco: les étoiles de demain. Potentiellement.