Le Temps: Que vous inspire ce Tour rocambolesque?

Jacques Augendre: Cette 90e édition échappe aux stéréotypes du passé récent, dans le sens où tout restera ouvert jusqu'au bout. Lance Armstrong, qui avait l'habitude d'écraser la course dès les premières difficultés, a enfin un adversaire de sa taille. Forcément, ça relance l'intérêt d'une épreuve qui avait tendance à ronronner. En extrapolant un peu, on pourrait imaginer Armstrong et Ullrich à égalité parfaite après le contre-la-montre de samedi prochain. Tout se jouerait alors sur les sprints à bonifications lors de la dernière étape. Ce qui s'est passé aujourd'hui (hier, ndlr) est idéal pour le suspense.

– Peut-on qualifier ce cru d'exceptionnel?

– Quand je songe aux Coppi, Bobet, Koblet et Merckx, je me méfie des superlatifs, mais ce Tour est sans doute le plus exaltant des vingt dernières années. Si on avait voulu écrire un scénario à la veille du départ, on n'aurait pas fait mieux.

– Quel est le piment principal de ce scénario?

– Le thème de la rivalité, de la différence. A mes yeux, les plus belles pages de l'histoire du Tour ont été écrites sur fond de duels contrastés. Il y a eu Fausto Coppi et Gino Bartali, qui ont divisé l'Italie; puis Louison Bobet, le play-boy, face à Jean Robic, pas trop gâté par la nature; et Jacques Anquetil, le blond citadin, élégant et rusé, rival du brun Raymond Poulidor, homme de la ferme scrupuleux. Avec Armstrong et Ullrich, on retrouve une belle opposition de style.

– Comment la définiriez-vous?

– En premier lieu, c'est l'Allemand contre l'Américain, avec leurs mentalités respectives. Le premier est plutôt décontracté, à l'aise sous la canicule, et le second, perfectionniste à l'extrême, excelle quand il fait plus frais. Et leurs morphologies sont différentes. Armstrong a un corps affûté, des pommettes saillantes, tandis qu'Ullrich a tout du poupon. Lance face à Jan, c'est la vélocité face à la puissance.

– D'un point de vue plus humain, quel regard portez-vous sur ces deux champions?

– C'est difficile à dire. L'époque où Louison Bobet me demandait si j'avais assez d'éléments pour terminer mon article est révolue. Aujourd'hui, les coureurs sont beaucoup plus distants, et je les comprends. Une chose est sûre, ce sont des gens courtois et sympathiques, quoique peu volubiles. J'ai beaucoup d'admiration pour ces gars au parcours atypique et mouvementé. Je n'ai pas de préférence quant au vainqueur. A eux de se départager.