En feuilletant les journaux du groupe de presse Rizzoli – Corriere Della Sera (RCS) on peut tomber sur des informations apparemment déconnectées, mais qui possèdent en réalité un fond commun. Sur le supplément régional «Lombardie» du Corriere, on lisait hier un article sur les «banlieusards du joint», ces Italiens qui franchissent les frontières du Tessin dans les bois autour de Varèse et Côme pour s'approvisionner en herbe à fumer. Dans les pages roses de la Gazzetta Dello Sport, autre titre fer de lance du groupe éditorial, on apprenait dans la rubrique cyclisme que «La RCS Sport figure parmi les quatre sociétés qui ont avancé leur candidature pour l'organisation du Tour de Romandie 2002. Point commun? Ces deux informations concernent la Suisse. Elles démontrent que les Italiens ont le nez à la fenêtre et que rien de ce qui se passe de l'autre côté de leur frontière ne leur échappe.

RCS a compris l'importante occasion qui se présente de «récupérer» une prestigieuse course du calendrier cycliste international. Le Tour de Romandie est devenu objet de convoitises. Quatre organisateurs sont désormais assis à la table des négociations pour s'adjuger l'édition 2002. La société DPO de Daniel Perroud, organisateur depuis 1997, Marc Biver, RCS Sport et la plus intrigante Fédération internationale des fans-clubs sportifs, attendent la décision de la Fondation Arc-en-Ciel, fondée par l'Union cycliste internationale (UCI) qui annoncera le choix final par la voix de son président Dieter Schellenberg après examen complet des dossiers.

La candidature italienne est pour le moins surprenante dans la mesure où jusqu'à présent, RCS Sport se contentait des épreuves nationales parmi lesquelles Milan – San-Remo, le Tour de Lombardie, Tirreno – Adriatico et le Tour d'Italie. La structure de la firme est particulièrement efficace et dispose de l'appui de la maison mère RCS, premier groupe éditorial italien (5000 employés environ) dont elle est filiale à 100%. Quinze personnes travaillent à temps plein dans les bureaux milanais auxquelles s'ajoute une vingtaine de collaborateurs durant la saison cycliste. L'exercice 2000 s'est conclu avec un chiffre d'affaires de 24 millions de francs suisses. RCS Sport dispose en outre d'une importante liste de partenaires publicitaires (Ferrero, Telecom, Fiat, Banca Popolare di Novara, Enervit et Sestante) qui lui confèrent crédibilité et pouvoir économique, deux arguments de poids dans le monde souvent fragile des organisateurs de courses cyclistes.

Administrateur délégué de RCS Sport, Ennio Mazzei était hier encore sur les routes de Tirreno – Adriatico. Il explique les raisons de la candidature italienne: «Nous avons été informés par l'UCI des possibilités d'organiser cette épreuve et nous avons décidé d'examiner cette hypothèse. Pour l'heure, la seule chose concrète que nous ayons faite, est d'avoir fait connaître notre disponibilité. Nous savons qu'il s'agit d'une épreuve renommée et d'ici à la fin du mois nous effectuerons une proposition de type économique.» La Société du Tour de France a aussi été contactée, mais elle a décliné l'offre. Pourquoi RCS Sport se montre-t-elle intéressée? «D'après notre étude, le Tour de Romandie est une épreuve économiquement «positive» et cela représente une belle opportunité pour notre groupe. Une possibilité de développement à l'étranger, poursuit Ennio Mazzei. De toutes les courses que nous organisons, pour le moment, seul le Giro rapporte de l'argent et permet de financer les autres épreuves qui génèrent des pertes.»

On comprend mieux dès lors l'intérêt pour la course par étapes romandes. On murmure dans le microcosme que RCS dispose d'un énorme poids politique susceptible de faire pencher la balance en sa faveur. «Nous sommes effectivement écoutés parce que nous sommes l'un des organisateurs les plus importants au monde», commente Ennio Mazzei, qui semble ne pas être au courant de l'antipathie que suscite son projet auprès de certains Romands traditionalistes. Attaché de presse de l'UCI, Enrico Carpani ne comprend pas ce mouvement d'humeur: «Si nous procédons par appels d'offre, ce n'est pas pour trouver la solution la plus mauvaise, mais au contraire la meilleure», résume-t-il. Le fameux dilemme du contenu et du contenant se pose avec acuité. Qu'est-ce qui intéresse réellement? Que le Tour de Romandie soit bien organisé et viable ou qu'il soit organisé par Untel? L'important c'est que le Tour de Romandie 2002 soit une réussite sportive et populaire. Dans 50 ans, on se souviendra du nom du vainqueur. Pas de celui de l'organisateur.