Marat Safin est l'incarnation vivante, bien qu'inaboutie, du joueur moderne: puissant, autoritaire dans l'échange, adroit à la volée. Mais pour ne rien ignorer de ses humeurs capricieuses, le monde du tennis observe avec prudence – à moins que ce ne soit du dépit amoureux – le retour de celui qui fut son chef de file en 2002, à l'âge de 20 ans, et qu'il considère de bonne grâce comme son plus beau gâchis. Marc Rosset, ami et ancien conseiller, a brillamment synthétisé le débat: «Tu greffes le cerveau de Hewitt sur le corps de Marat et tu as le numéro un mondial jusqu'en 2010.»

Ce n'est pas aussi simple. Avec Safin, rien ne l'est. A l'étendue de sa panoplie s'oppose un complexe de surdoué, une insatisfaction viscérale et convulsive dont Federer, autre membre de la rare espèce, a mis des années à s'affranchir. «Je veux réussir à frapper chaque balle comme le meilleur de mes coups», ont-ils tous deux confessé. Esclave de ses propres exigences, Safin s'énerve, pleure, gamberge. «Personne ne me comprend.» Pas même Mats Wilander, le vieux complice: «Je ne voudrais pas vivre avec un tel talent allié à un esprit aussi tortueux.»

Marat Safin échappera-t-il éternellement à sa glorieuse destinée? Sa fuite en avant, sous des jupons hospitaliers ou dans les méandres de sa personnalité complexe, l'a rejeté aux confins de ses objectifs. «Je ne suis pas compliqué. Je suis Russe. Il faut l'avoir vécu pour comprendre. Et encore, je n'y parviens pas moi-même.» La privation lui rend insupportable toute atteinte à sa liberté, fût-ce sous la forme inoffensive d'un conseil, d'une hygiène de vie, ou des lignes du court qu'il s'entête à dépoussiérer. Las de ses bravades, Wilander a mis fin à leur collaboration lorsque, sur un lob, à un instant crucial d'une partie, Safin a frappé la balle entre ses jambes, dos au filet, alors qu'il avait tout le temps de se retourner et d'ajuster son coup.

Chef-d'oeuvre en péril

Quelques proches évoquent le spectre d'une enfance laborieuse. La mère de Safin, Rauza, figure despotique du Spartak Moscou, a élevé la plupart des championnes russes actuelles. Elle a éperonné sa progéniture avec semblable vigueur, à commencer par l'aîné Marat, expédié en Espagne à l'âge de 13 ans, sous le joug d'un usurier. «J'ai quitté la maison beaucoup trop tôt. Personne ne m'a demandé mon avis et, quand bien même, qui en aurait tenu compte?»

Tout à sa quête éperdue de perfection, l'irascible a usé moult raquettes et entraîneurs. La saison écoulée aura marqué la rémission d'un chef-d'œuvre en péril. Finaliste du dernier Open d'Australie, Safin vient de remporter deux Masters Series consécutifs, un exploit réussi cette année par le seul Federer. «Quand il entrait sur le court, Marat était tellement en colère contre lui-même qu'il ne se contrôlait plus, expose Peter Lundgren. Il n'acceptait pas de commettre une erreur. A Madrid, je l'ai regardé droit dans les yeux et je lui ai dit: «Quand tu es concentré, tu joues très bien. Cesse de t'énerver pour des broutilles.» D'un seul coup, j'ai compris que j'avais touché la corde sensible. Tout le travail, avec les surdoués, consiste à réintégrer la notion de plaisir.» C'est bien là le plus terrifiant: Safin sait maintenant que le bonheur n'est pas une hypothèse.

Marat Safin: Né le 27 janvier 1980 à Moscou. Résidence: Monte-Carlo. Taille: 1,93m. Poids: 88kg. ATP: 4e avec 572 pts. Titres: 14 dont 3 en 2004. Gains: 10 583 433$ dont 1 943 283$ en 2004. Victoires en Grand Chelem: US Open (2000).