Comment ternir sa renommée de plus grand club de football du monde et briser les efforts de plusieurs années d'opérations médiatiques en une poignée de jours? Prenez des titulaires blasés, pas motivés pour un sou à l'idée de se rendre à l'autre bout de la planète, en l'occurrence en Chine. Organisez un concours de coups francs dans la ville de Tianjin où vous ferez venir 20 000 fans en délire, qui débourseront jusqu'à 129 francs chacun. Ne gardez pas les joueurs plus de cinq minutes sur le terrain, chronomètre en main, puis renvoyez-les aux vestiaires, à l'abri des regards.

A leur arrivée à Pékin, interdisez l'accès à un centre commercial pendant la visite des dites stars, annulez sans préavis la seule réelle rencontre prévue entre les joueurs et les supporters, et demandez aux stars de ne pas répondre aux questions des médias locaux. Enfin, pour vous assurer du succès de votre démarche de destruction, commandez aux dieux une pluie continue pendant deux jours pour transformer le terrain en marécage, gardez au vestiaire l'idole aux cheveux blonds pour laquelle des filles en délire ont dépensé jusqu'à 255 francs et demandez à ses coéquipiers de «jouer à la baballe». Tout en n'hésitant pas à leur indiquer de tacler sauvagement quelques chevilles adverses.

Cette recette miracle, le Real Madrid l'a mise en pratique du 20 au 24 juillet en Chine. Et le résultat fut au bout de ses attentes: selon un sondage réalisé sur Internet par le plus gros portail du pays, sina.com, 62% des répondants ont promis de ne plus soutenir l'équipe espagnole si elle remettait les pieds en Chine, et 96% d'entre eux ont assuré que le Real n'était venu en Chine que dans un objectif financier.

Une réalité que les mots de l'ancien international espagnol reconverti vice-président, Emilio Butragueno, ne sont jamais parvenus à cacher: «Nous espérons qu'à l'image de ce que nous avons fait en 2003, nous pourrons obtenir le soutien des supporters chinois de football et de toute la population.» Les chiffres sortis dans la presse locale ne pouvaient pas faire passer cette volonté de séduction pour autre chose qu'une affaire de gros sous: pour l'ensemble de son séjour chinois, les Galactiques ont touché 5,2 millions de francs, dont 800 000 pour les cinq minutes qu'aura duré la compétition de coups francs.

Un état d'esprit confirmé par le vice-président du club de Beijing Guoan: «J'admets que tout ceci est une opération commerciale. Mais il y avait une grosse demande sur le marché et notre équipe a besoin d'opportunités pour s'améliorer et apprendre, aussi avons-nous organisé ces matches.»

Forts des rumeurs sur la tournée catastrophique du Real, les dirigeants de Manchester United ont décidé de sortir le grand jeu. Dès leur arrivée sur le sol chinois, quelques heures après le départ du Real pour le Japon, étape suivante de sa tournée (avec une défaite humiliante 3-0 à Tokyo), les joueurs anglais ont fait part de leur volonté de ne pas prendre leur match à la légère. «Nous nous préparons toujours de la même façon quel que soit le match, et cette rencontre de préparation contre Pékin est très importante pour nous», assurait Alan Smith. Paul Scholes en rajoutait une couche: «Je pense que le match sera très serré, ils n'ont perdu que 2-3 face au Real.»

Et de fait, au lieu de renvoyer tous ses titulaires au vestiaire en début de seconde mi-temps, Alex Ferguson a maintenu son équipe type du début à la fin. Le résultat n'a pas tardé: les Reds l'ont emporté 3-0, devant une équipe pékinoise totalement dépassée. Au final, malgré une rencontre très physique et tendue, les deux camps s'avouaient ravis. A l'image de l'entraîneur des Beijing Guoan, Shen XiangFu: «J'admire les joueurs de Manchester. Ils ont joué à 100% et je suis sûr que mes hommes ont beaucoup appris. Le Real, lui, n'était pas vraiment concerné jusqu'à ce que nous menions à la marque.»

Les trois tournées déjà réalisées en Asie par Manchester lors des huit dernières années expliquent sans doute son professionnalisme. Les joueurs ont dû être sensibilisés aux conséquences de ces périples dans le niveau de leur propre rémunération. Pour exemple, le Real empoche chaque année 215 millions de francs de revenus marketing, dont une partie non négligeable provient de l'achat dans le monde entier des maillots et autres produits dérivés aux logos du club.

Devant de tels chiffres, d'autres se sont à leur tour lancés dans cette course au marché asiatique. Cet été, le Bayern Munich se rend au Japon, Everton, Manchester City et Bolton disputent un tournoi en Thaïlande, le PSV Eindhoven, la Real Sociedad et l'Olympique lyonnais un autre en Corée du Sud. Pendant ce temps, les stars du Real Madrid se lamentent: «Il n'est pas facile de jouer avec tant de voyages en avion (ndlr: 51 heures de vol au total de la tournée) et en bus et tant d'événements officiels. A la fin, vous payez tous ces efforts», a déclaré Ronaldo, inquiet.