Sacrément sport

Que font toutes ces bêtes dans le hockey suisse?

Régulièrement, le professeur Olivier Bauer interroge les relations entre sport et religion pour Le Temps. Il s’intéresse cette fois aux mascottes animales des équipes de Ligue nationale A

Vu le gabarit des joueurs de hockey, on ne se permettra pas d’ironiser sur leur physique. Et l’on n’évoquera que les vrais animaux, mythiques ou réels, en chair, en muscles, en os, en peau et en plumes; ces bêtes qui peuplent le hockey suisse. Courageux mais pas téméraire, on parlera donc du bestiaire du hockey suisse et on laissera son vestiaire tranquille.

Sur les douze équipes de Ligue nationale A, sept sont associées, plus ou moins étroitement, à un animal. Dressons-en la liste: l’ours pour Berne, le dragon pour Fribourg, l’aigle pour Genève, le tigre pour Langnau, le lion pour Lausanne et pour Zurich, enfin le taureau pour Zoug. Une huitième équipe, Lugano, a été associée à la panthère noire pendant quelques années. Les arbitres seront laissés de côté, ces «zébrés» (de par le motif de leur maillot) que les partisans de Gottéron auraient volontiers voulu voir au zoo («Les zébrés au zoo, libérez les animaux!», scandaient-ils).

Pour expliquer ce bestiaire, cette petite arche de Noé, on avancera plusieurs raisons. Il peut être inspiré par la NHL, la ligue professionnelle nord-américaine, où l’on recense des pingouins, des requins, des coyotes, des ours bruns et même des canards. Il est certain qu’il puise dans l’héraldique puisque l’ours du Schlittschuh Club Bern et l’aigle du Genève-Servette Hockey Club sont directement descendus des drapeaux. Ils sont les totems des deux villes et des deux cantons, mascottes que l’on fait littéralement marcher ou voler à l’intérieur de la patinoire. Et parlant de totem, on signalera que le GSHC a brisé un tabou en imaginant (fait unique semble-t-il dans l’histoire du sport), un couple de mascottes («mâle et femelle il les créa») un et une aigle qui semblent faire bon ménage. Et dans une chronique «Sacrément sport», on ajoutera avec plaisir qu’ils sont nommés Calvin et Calvina, bel hommage à la théologie protestante. Autre totem, un peu moins officiel, celui du Eissportverein Zug qui a récemment fait du taureau son emblème, utilisant à son profit le symbole d’une ville où se tient un célèbre marché de ces mêmes bovidés.

Vie et mort du Tiger Käse

L’origine des Tigres de l’Emmental se révèle un brin plus prosaïque. Car si, depuis 1999, le club de Langnau s’appelle officiellement Schlittschuh Club Langnau Tigers, s’il arbore fièrement un tigre dans son logo, s’il a même joué, en dépit du bon goût, en tigré, jaune-orange et noir, c’est uniquement par intérêt financier. Car ce tigre-là n’est pas un félin égaré au centre de la Suisse, mais le symbole d’un commanditaire, bien emmentalois, le fromage du tigre, Tiger Käse. Pour en comprendre le sens, il faut remonter au temps où la publicité était interdite, où les clubs devaient faire preuve d’astuce pour gagner de l’argent sans enfreindre les règles, au moins sans les enfreindre de manière trop manifeste. Arborer un tigre permettait de faire de la publicité sans avoir l’air d’en faire. Ironie du sort, le tigre de fromage aujourd’hui s’est éteint mais l’équipe du tigre est toujours bien vivante.

On reprendra de la hauteur avec le HC Fribourg-Gottéron, qui a fait du dragon son emblème et, accessoirement, la porte par laquelle les joueurs pénètrent sur la patinoire. Grâce à Internet, on en apprend un peu plus: on sait maintenant que ce dragon hante la vallée du Gottéron, qu’on peut entendre son cri quand souffle le vent d’hiver et qu’il a un papa, le sculpteur Hubert Audriaz, qui a su l’imposer au club en 1998.

Et l’instinct maternel?

Au-delà de leurs origines variées, toutes ces bêtes remplissent surtout une fonction symbolique. Au sens fort du terme, car elles sont capables de créer une identité. Collectivement, celle d’un hockey suisse qui se veut puissant, sauvage, voire féroce (bien loin par exemple du brave Saint-Bernard, fort, serviable mais pataud). Et dans chaque club, les bêtes transfèrent leurs qualités aux joueurs. Pensée magique où le totem fait l’équipe. Fribourg serait «féroce ou maléfique» comme son dragon. Zoug aurait «le dynamisme, la force, l’explosivité et l’agressivité» de son taureau. Berne la puissance de son ours, Genève la rapidité de son aigle et Langnau la cruauté de son tigre. Et cela explique pourquoi le Lausanne Hockey Club et le Zürich Schlittschuh Club Lions (en anglais, pas en allemand) ont tous les deux choisi de s’identifier au lion, sans autre raison apparente que de s’approprier sa souplesse, sa nonchalance, sa vitesse et son goût pour la chair fraîche.

On pourra alors se demander si Lugano, en abandonnant la panthère noire, n’a pas, ipso facto, perdu «la force, la classe, l’agilité, l’astuce, la vitesse, l’agressivité, l’élégance la beauté et la grinta» de ce félin. En bon lecteur du Livre de la Jungle, on ajouterait bien sa fidélité et son instinct maternel, mais on doute que ces qualités soient vraiment recherchées dans le hockey.

* Olivier Bauer est professeur à l’Université de Lausanne (Institut lémanique de théologie pratique). Il travaille sur la transmission de la foi, les relations entre sport et religion et sur une approche théologique de l’alimentation. Il tient un blog «Une théologie au quotidien».

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