Interview

«Trop de transferts ne sont pas justifiés par le marché»

Damiano Tommasi, président du syndicat des joueurs professionnels, dresse pour «Le Temps» un constat sans concession du football italien

Sous le maillot de l’AS Roma (de 1996 à 2006) ou de la Squadra Azzurra (25 sélections), Damiano Tommasi était un joueur différent. Les tifosis se souviennent de ce milieu de terrain originaire de Vérone pour le titre conquis en 2001 avec Cafu, Batistuta, Balbo et Totti, mais aussi pour son éducation et son intelligence, sa touffe de cheveux bruns frisés, son fair-play et ses prises de position «de gauche». Lors de sa dernière année à la Roma, il demanda à être payé au salaire minimum, 1500 euros par mois.

Depuis 2011, ce footballeur qui ne s’est jamais arrêté («Je fais partie d’une petite équipe du département de Vérone, on joue dans un championnat local») est le président de l’Associazione Nazionale Calciatori, le syndicat des footballeurs italiens. Sa position lui permet d’être un observateur privilégié du football professionnel en Italie, qu’il a accepté de décrire pour Le Temps.

La Juventus, grande favorite

Le sportif, tout d’abord. La Juventus, qui descendra sur la pelouse en premier contre le Cagliari, sera-t-elle encore une fois favorite? Damiano Tommasi le pense: «La Juve donne le tempo depuis quelques années et sera à nouveau l’équipe à battre. Derrière, Rome et Naples vont être à mon avis accompagnées par les deux équipes milanaises, AC Milan et Inter, qui se sont renforcées. J’espère juste que dans la queue du classement, les petites équipes résisteront mieux que l’année dernière où la question de la relégation a été réglée trop rapidement, ce qui a permis très vite à celles du milieu de classement de se contenter de vivoter.»

Mais le classement intéresse moins le président du syndicat des joueurs que la situation économique d’un secteur caractérisé par de fortes inégalités. «Le nombre de footballeurs pros en Italie est en constante baisse: la dernière catégorie professionnelle, la Lega Pro, est passée de 90 équipes en 2011 à 56 prévues pour la saison qui débute. Le hiatus entre les catégories augmente, surtout entre la Serie A des grandes équipes et un joueur lambda de Lega Pro, qui gagne 40 000 euros bruts par an.»

Augmenter la manne des droits télé pour les petits

«Pour les petites équipes, participer au championnat est souvent une galère financière», poursuit Damiano Tommasi qui en explique la raison: «Il n’y a pas de système mutualiste entre les équipes de Serie A qui perçoivent des droits télé faramineux et les petites équipes, à qui on ne rétrocède qu’un très faible pourcentage, parmi les plus bas d’Europe. Ou on les augmente ou les équipes de Lega Pro seront de plus en plus fauchées. Il faut trouver un nouvel équilibre financier.»

Les joueurs pros italiens, par conséquent, sont souvent touchés par le chômage. L’Associazione Nazionale Calciatori organise, depuis plusieurs années, un stage de préparation pour ces joueurs qui n’ont pas encore d’équipe à Coverciano, près de Florence, dans le centre fédéral. Entre 60 et 70 joueurs bénéficient chaque année de cette préparation, mais seule une petite partie d’entre eux parvient à retrouver un contrat dans une équipe professionnelle. «Certains acceptent de jouer en Série D, une catégorie semi-professionnelle, qui se place juste après la Lega Pro. Mais en général on observe un raccourcissement de la carrière des joueurs. La moyenne est de 7 ou 8 ans, pas plus.»

Francesco Totti, futur dirigeant de la Roma?

La sienne a duré quatorze ans, celle de son coéquipier Francesco Totti vingt-quatre ans. «J’ai eu la chance de voir grandir Francesco. Je suis arrivé à la Roma quand il avait 20 ans et j’en suis parti quand il en avait 30. Il a démontré sur le terrain qu’il était un gars sérieux, sinon il n’aurait pas pu jouer parfois encore comme titulaire dans cette équipe à 40 ans. J’espère qu’il va pouvoir continuer dans la Roma en tant que dirigeant. Les deux ont besoin l’un de l’autre.»

Comme tout le monde en Italie, Damiano Tommasi a suivi cet été le cas Gianluigi Donnarumma, le jeune gardien de l’AC Milan qui sembla dans un premier temps vouloir quitter le Calcio avant de prolonger son contrat en doublant son salaire (6 millions d’euros par saison). «Pour moi, explique Tommasi, il n’y a pas de «cas» Donnarumma mais simplement des négociations contractuelles. Tout ce bruit a été fait, je crois, volontairement; son agent exaltait le joueur, le club le dénigrait, c’est tout. Chacune des deux parties essayait d’apporter de l’eau à son moulin. La chose positive pour l’AC Milan, c’est qu’ils ont trouvé un accord avant le début du championnat.»

Transferts en sous-main

Ce sympathisant communiste comprend bien les mécanismes de l’économie du football et ne se scandalise pas du montant du transfert de Neymar. «Un joueur de football a la particularité d’être un travailleur mais aussi un bien matériel pour un club. Le PSG a fait un investissement. Je suis plus surpris par d’autres transferts de joueurs qui n’ont pas la valeur médiatique de Neymar et qui sont payés beaucoup plus que ce qui peut être justifié par le marché. Il y a tout un tas de transferts en sous-main qui font bouger des ressources. Le problème, c’est que souvent ces opérations sont réalisées dans le seul but de faire sortir des ressources financières du système. Cela peut être assez dangereux pour le football.»

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