Les circonstances étaient tout autres. Mais, depuis un peu plus d’une semaine, certaines scènes dans l’intimité des logis confinés prennent des airs de dimanche matin sur Antenne 2 au début des années 1980. L’activité sportive étant désormais accessible à toutes et tous, on la pensait révolue, cette époque durant laquelle on suait devant son écran de télévision. Aujourd’hui, sous la menace du Covid-19, impossible de ne pas penser aux animatrices de l’émission Gym Tonic et à leur justaucorps.

Véronique et Davina l’avaient déjà compris: l’activité physique permet de se sentir bien et est essentielle, non seulement pour le corps, mais aussi pour l’esprit. Aujourd’hui, s’en priver à cause de l’injonction à rester chez soi porterait préjudice au moral de chacun. Et si, en Suisse, certains se permettent encore des tours à skis, à vélo ou en aviron, d’autres préfèrent s’abstenir pour éviter le risque de surcharger les hôpitaux en cas d’accident. Faire des exercices chez soi est donc une option sage et les professeurs de sport l’ont vite compris.

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Les initiés peuvent ainsi poursuivre les activités sportives qu’ils pratiquaient avant que le virus ne vienne bouleverser leur quotidien. Quant aux profanes, ces offres en ligne sont l’occasion de se familiariser avec un vocabulaire exotique pétri de mots tels que «squats», «crunch», «jumping jacks», ou «burpee». Et de sortir leur ceinture «booty boost» achetée un jour de folie sur le Net dans l’espoir de faire de leur postérieur un objet d’art.

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Un devoir

Aujourd’hui, les entraîneurs sportifs se voient dotés d’une mission. «Nous sommes un métier de service social, souligne Samuel Favre, préparateur physique et directeur de l’institut Amaya à Sion. Notre devoir est de permettre aux gens de se sentir bien.» Le 13 mars, l’annonce du Conseil fédéral ordonnant notamment la fermeture des écoles a été pour lui l’élément déclencheur. Hors de question d’abandonner ses clients. Après un week-end de formation aux outils informatiques nécessaires, il a démarré une forme de virtualisation des cours qu’il offre en temps normaux.

Depuis, à tour de rôle, avec les coachs sportifs de son institut, il met deux fois par jour deux rendez-vous en ligne. «Le premier est à 11h et le second à 18h, car nous avons voulu nous adapter à l’emploi du temps des parents confinés à la maison avec leurs enfants», précise-t-il.

Son offre vient ainsi s’ajouter à toutes les autres déjà présentes sur les réseaux sociaux. Mais le format live qu’il propose lui permet d’être en contact direct avec les personnes connectées. «C’est étrange au début mais il faut s’y faire et cela devient amusant», sourit l’entraîneur sportif.

Le Valaisan propose ses cours gratuitement et partage l’avis de Laura Dubler, propriétaire du studio Core Training à Vevey, qui a procédé à la même démarche. «Notre but est d’aider les gens à se sentir bien, affirme-t-elle. On ne veut pas profiter de cette crise. Nous verrons ensuite comment adapter le modèle si besoin.»

Le monde entier réuni

Après une semaine de publications, la préparatrice sportive constate l’élargissement géographique des origines de sa clientèle. «Autant des Suisses, que des Américains, des Ukrainiens, des Russes et des Britanniques suivent nos entraînements. Cela élargit la communauté», se réjouit-elle.

Ce constat est similaire du côté des danseurs. Clément de Senarclens, animateur de séances de danse libre Open Floor à Genève, vient de suivre le cours donné par une collègue aux Etats-Unis. «J’ai dansé avec le monde entier», sourit-il. Il est en train de préparer le cours qu’il va donner en direct vendredi soir, lorsqu’il répond au téléphone. «La tension s’accumule. On doit pouvoir trouver un moyen de l’évacuer, estime-t-il. J’ai vu des gens courir dehors et danser, même parfois seuls dans la rue ou dans un parc. C’est le signe qu’on a besoin de mouvements.»

A ses yeux, il est essentiel de maintenir autant le mouvement qu’une forme de contact alors que l’isolement est de mise. Dans son appartement genevois, l’animateur prépare donc la playlist sur laquelle il invitera ses élèves à se mouvoir pendant une heure et demie toutes les semaines.

Comment les participants pourront-ils partager une danse? «La découverte de ce monde virtuel sera intéressante à expérimenter, avance l’animateur. Nous allons tenter de jouer avec les options que nous propose la plateforme de conversation en ligne.» En pleine effusion du geste, le danseur peut «épingler» un autre participant et focaliser sa danse sur lui. «Il doit cependant écrire un message sur la boîte de dialogue pour l’inviter à danser», précise Clément de Senarclens.

Corriger les mouvements

La même méthode est utilisée par les coachs sportifs pour corriger les élèves: «Nous pouvons surveiller leurs gestes à distance, souligne Anja Glover professeure de yoga et propriétaire du studio Paname Academy à Lausanne. Ce n’est bien sûr pas aussi efficace que le contact physique mais ça marche bien.»

Les fermetures imposées par les autorités sont apparues à peine six semaines après l’inauguration de son studio, qui offre des leçons de danse africaine, de hip-hop, et de yoga. «Nous avons donc décidé d’offrir des cours en live tous les jours en échange de 15 francs afin de soutenir nos professeurs qui se retrouvent sans revenu durant une période indéterminée.»

Les adhérents de sport en ligne sont invités à organiser leur intérieur de façon à aménager un espace dédié à la séance prévue. «Chausser de bonnes chaussures pour les exercices de fitness est aussi nécessaire», souligne Laura Dubler. Samuel Favre, quant à lui, prévient: «Dans ces périodes où l’on doit préserver notre système immunitaire, il faut éviter de chercher la performance et se garder de fournir un effort maximal.» Le spécialiste préconise des séances courtes avec peu d’intensité.

Des exercices de base comme le gainage, les pompes, les squats (sorte de flexions des genoux) ou les burpees (un enchaînement de squat, pompe et saut) sont privilégiés. «L’idéal est de s’imposer un rythme, voire une discipline pour continuer à s’exercer», poursuit le préparateur physique.

Voir l’ennui comme une opportunité

Même les athlètes se sont pris au jeu du partage. Sous le hashtag #indoorchallenge, le coureur sud-africain Ryan Sandes tente de tourner ce cloisonnement imposé en une opportunité: «Etre coincé à la maison est une bonne occasion de travailler sa mobilité et de se muscler pour améliorer sa course et développer un bon mouvement», affirme-t-il sur le site de son sponsor. L’homme va même jusqu’à vanter les mérites de la tourmente induite par le confinement: «L’ennui est une partie inévitable de la course sur longue distance. Rester présent et motivé nécessite une concentration mentale. Pratiquer à la maison de cette manière peut permettre de développer cela», précise-t-il.

Y a-t-il cependant un risque à s’entraîner seul? «Puisque beaucoup d’entraînements sont exécutés uniquement avec le poids de son corps, les risques de blessure sont minimisés, atteste Laura Dubler. Il faut toutefois faire attention de bien se chauffer avant de commencer.»

La période est difficile, mais elle est peut-être l’occasion de ramener le sport à son essence. Loin des performances et du spectacle médiatique, la pratique (d’autant plus en ligne) est une forme d’hygiène. Un peu comme se laver les mains.

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