Le Temps: Les snowboarders suisses gagnent tout. Qu'ont-ils de plus que les autres?

Gilles Jaquet: Certaines nations organisent des séminaires pour chercher une réponse à cette question… Il faut savoir que, depuis deux ans, nous fabriquons nos propres planches. Elles sont confectionnées sur mesure, à la main, de manière artisanale ou presque, par une petite entreprise suisse.

– Est-ce votre secret?

– Une partie seulement. D'abord, nous avons l'avantage de nous entraîner tous ensemble. Le niveau, au quotidien, est très élevé, avec des temps de référence solides, d'où une forte émulation. Cette chasse aux centièmes de seconde incite chacun à redoubler d'efforts, à repousser ses limites, à affiner ses réglages. Et puis, avec le temps, nos concurrents nous craignent. Notre domination a insinué une sorte de complexe.

– De quelle manière se manifeste-t-il?

– En ouverture de la saison, à Solden, j'ai mis une seconde dans la vue à mon adversaire. J'ignore combien de podiums les Suisses ont enquillé depuis, mais c'est un record. Avant de s'élancer, nos concurrents le savent. Ils y pensent forcément. N'oublions pas que le slalom parallèle reste un duel, avec deux êtres humains placés côte à côte. Dans le portillon de départ, la pression n'est jamais sur celui qui a tout gagné… Philipp Schoch est en forme mais, sans vouloir diminuer ses mérites, il profite pleinement de la peur qu'inspire l'équipe.

– Tous les Suisses semblent arborer une mentalité de compétiteur assez peu conventionnelle, historiquement, dans le bastion du «snow»…

– Daniela Meuli est de loin la plus travailleuse. Personne ne l'a jamais vue boire un verre à la veille d'une course. Pour se changer les idées, elle fera plutôt du jogging ou achètera un appareil de fitness, tout en restant joviale. Philipp, lui, est un rien secret. Il préfère dire qu'il n'en fout pas une, mais nous savons pertinemment qu'il passe des heures dans les salles de force. Ses cuisses et ses pectoraux le trahissent. Philipp, c'est une belle machine. Il consacre encore beaucoup de temps au développement du matériel.

– La Suisse, en snowboard, n'a-t-elle pas précipité la fin d'une insouciance quasi dogmatique?

– Nous n'en sommes plus à l'ère du déjanté qui prend une planche au magasin et file gagner une course. Tout a progressé; le physique, le mental, le matériel. En revanche, l'état d'esprit a subsisté. Nous voyageons encore tous ensemble, entre concurrents de différents pays, et nous continuons de nous lâcher après les courses. Nous n'avons pas non plus d'entraîneur pour brandir le fouet ni de dirigeants pour nous fixer des objectifs.

– Sauf que, désormais, vous êtes affilié à Swiss-Ski.

– Pour l'instant, nous cohabitons en bonne intelligence. Je serais curieux de voir comment chacun envisagera le partage du gâteau olympique… Nos succès ont réveillé l'intérêt des sponsors. La demande est forte. Auparavant, nous avions l'habitude de négocier seuls nos espaces publicitaires. Il y aura une discussion.

– Aux Jeux de Turin, les snowboarders suisses de premier rang, dont vous êtes, n'échapperont pas au diktat du résultat, avec une visibilité décuplée. Faut-il craindre une peur de gagner assez caractéristique?

– Philipp Schoch a déjà remporté un titre olympique. Quant à moi, je totalise 17 victoires et 35 podiums en Coupe du monde. Nous avons tous une certaine expérience du succès, une habitude des grands rendez-vous. La peur, si tout continue, sera pour nos adversaires.