Lance Armstrong ne conservera probablement pas un souvenir impérissable de sa première participation à la classique A Travers Lausanne. D'abord, parce que le vainqueur du Tour de France y a été archidominé mardi soir, au point de ne terminer «que» neuvième de l'épreuve, à 1'51'' du vainqueur Alex Zülle. Ensuite, parce qu'il a eu droit, mardi matin, à un contrôle serré des douaniers suisses lors de son arrivée à Genève-Cointrin.

«C'est un scandale, s'insurge Marc Biver, directeur d'IMG (Suisse) et organisateur de l'épreuve. Ils l'ont gardé un quart d'heure et l'ont fouillé comme s'il s'agissait d'un trafiquant de drogue. Quelle image la Suisse veut-elle donc se donner en procédant de la sorte?» D'autres, comme ce spectateur, sont plus mesurés: «C'est parfaitement normal. Avec la réputation que ces cyclistes ont, ils ne vont quand même pas jouer les vierges effarouchées…»

Au-delà de la polémique, une chose est sûre: A Travers Lausanne n'aura pas déçu seulement Lance Armstrong. Ses supporters, du moins ceux groupés à l'arrivée de Sauvabelin, n'ont guère eu l'opportunité d'admirer leur idole. Sitôt la ligne d'arrivée franchie, l'Américain s'est précipité dans une voiture, direction l'aérodrome de la Blécherette, pour un transport en hélicoptère jusqu'à Genève, où un avion privé l'a pris en charge à 21 h 30 pour le conduire à Bruxelles. Où Armstrong était attendu pour un dîner en compagnie de Mikhaïl Gorbatchev, Margaret Thatcher et George Bush…

Pourtant, les spectateurs ne sont pas partis fâchés. Le spectacle a été à nouveau extraordinaire dans les rues de Lausanne, malgré le fait que – parmi les 26 coureurs engagés – on trouvait un sprinter, un pistard ou encore un vététiste. L'anecdote n'a pas empêché les 35 000 à 40 000 spectateurs – estimation des organisateurs – de se masser le long des 6 km 850 du parcours. Six mille environ se sont pressés dans le seul Petit-Chêne, dans une ferveur exceptionnelle, pour admirer des champions parfois à peine descendus de leur vélo du Tour de France.

Beat Zberg en faisait partie. Le Suisse de l'équipe Rabobank a pris la quatrième place de l'épreuve derrière Alex Zülle, Laurent Dufaux et l'Italien Stefano Garzelli. Pour l'avoir suivi en voiture du départ à l'arrivée, le journaliste a pu prendre la mesure des efforts requis par la classique lausannoise. Imaginez, Zberg escalader le Petit-Chêne à 20 km/h. Au plus fort de son effort, son cœur battait à 180 pulsations minutes. Imaginez-le ensuite courir avec des braquets de 39/19 – les spécialistes apprécieront – et rouler le plus souvent sur le grand plateau, même dans les montées les plus pénibles.

«C'est un métier, s'enthousiasme, dans la voiture, le Genevois Daniel Girard, qui a lui-même participé à plusieurs éditions d'A Travers Lausanne. Ce sont vraiment de grands bonshommes. Laissons de côté le dopage, et admirons l'effort sportif, la qualité de ces cyclistes. Vous pensez que si les gens étaient dégoûtés par le vélo, ils viendraient si nombreux suivre cette épreuve?»

Beat Zberg, lui, s'élance à plus de 50 km/h sur les quais d'Ouchy. Il avale l'avenue des Bains, reprend à peine son souffle à l'avenue de Cour, se joue de celle de la Harpe, avale goulûment le Petit-Chêne. On se prend à regarder le travail de ses jambes: des mollets énormes et des cuisses qui en disent long sur ses capacités physiques. Il passe la rue Centrale, remonte la Palud et la fameuse Mercerie. On le voit souffrir. Un bref répit, et le voilà qui attaque la dernière montée vers Sauvabelin, avant de franchir la ligne d'arrivée. «Pas facile, dira-t-il. J'ai souffert de bas en haut, lors des deux manches. Cette course est diabolique. Je n'ai jamais réussi à être dans le bon rythme.»

Alex Zülle – qui bat Laurent Dufaux de 99 centièmes sur l'ensemble des deux montées contre-la-montre – n'a pas connu, lui, le moindre problème. «C'est ma première victoire cette saison, lâche-t-il sans paraître éprouvé. Je suis vraiment content.»