Les joueurs du Servette FC ont atterri lundi en fin d'après-midi à Graz, deuxième ville d'Autriche par sa population (250 000 habitants) et capitale de la Styrie. Une région appelée aussi «le cœur vert de l'Autriche» car elle est recouverte sur plus de la moitié de son territoire par de vastes forêts. Plus montagneuse dans le nord, on y trouve aussi des pâturages, des champs et, dans le sud, des coteaux chargés de vignes. D'ailleurs, le Sturm est un jus de raisin à demi fermenté que l'on boit en automne, accompagné de châtaignes grillées. Mais c'est également le nom du club de football local. Aussi bien pour les Servettiens que pour les joueurs du Sturm Graz, les matches de ce soir (21 h 15) et du 25 août prochain à Genève (retour) revêtent une importance énorme. Ils ouvrent la porte de l'eldorado du football continental: la Ligue des champions.

Contrer la Superligue

Plus précisément, la nouvelle Ligue des champions. Car la formule a de nouveau changé. Comment en est-on arrivé là? Le football est devenu un spectacle télévisuel planétaire: près de 40 milliards de téléspectateurs en audience cumulée lors de la dernière Coupe du monde, des spots de publicité négociés à 1,5 million de francs français les trente secondes lors de la finale France-Brésil et des droits de retransmission télévisuelle pour le Mondial 1998 qui ont atteint 215 millions de francs suisses. Des chiffres qui ne pouvaient qu'allécher Media Partners. La société italienne spécialisée dans l'organisation d'événements sportifs et la commercialisation de leurs droits de diffusion télévisuelle lançait en secret le 19 juillet 1998 son projet de Superligue.

Plusieurs grands groupes audiovisuels (Fininvest, Leo Kirch, News Corporation) espéraient développer en Europe la télévision par paiement à la séance au moyen de la retransmission de cette nouvelle compétition, concurrente directe des compétitions organisées par l'UEFA (Union des associations européennes de football). Pour contrer ce projet – les grands clubs européens auraient été qualifiés d'office sans critères sportifs –, l'UEFA a dû revoir l'organisation de ses Coupes européennes et casser sa tirelire. Ainsi, la Coupe des vainqueurs de coupe et la Coupe de l'UEFA ont fusionné en une seule Coupe (la Coupe UEFA). Et, surtout, la Ligue des champions est élargie à 32 clubs (au lieu de 24), répartis en 8 groupes de 4 équipes, dont on connaîtra les 16 derniers qualifiés dans quinze jours.

Pour le projet de Superligue, on avait avancé des sommes astronomiques: chaque club aurait empoché au minimum 25 millions de dollars (37,5 millions de francs suisses) et quelque 60 à 70 millions de dollars pour le vainqueur. L'UEFA a donc dû se résoudre à offrir beaucoup plus d'argent. Si, pour l'édition 1998-99, l'organe faîtier européen a reversé quelque 250 millions de francs suisses aux clubs (19 725 000 francs à Manchester United, vainqueur) et aux fédérations, il versera plus de 600 millions de francs pour l'édition 1999-2000 (828 millions de recettes brutes pour l'UEFA).

Trésor de guerre pour l'avenir

Le Servette FC, lui, ne prétend qu'à une part infime de cet énorme gâteau. Pour les Genevois, cela signifiera tout de même plus de 5 millions de francs suisses: le fait d'entrer en Ligue des champions assure 4,5 millions de francs (1,5 million de francs pour la qualification et 500 000 francs pour chacun des six matchs) auxquels s'ajoutent quelque 500 000 francs de droits télévisés et les recettes au stade (estimées à 500 000 francs net pour les trois rencontres aux Charmilles). Pourraient encore s'ajouter 500 000 francs par victoire et 250 000 francs par match nul.

A l'évocation de tous ces chiffres, Patrick Trotignon rétorque: «On se refuse à y penser. Plus on en parle, plus on a l'impression que ça n'arrivera pas.» Le directeur général du club grenat, qui se définit comme un «homme de la terre», ne tire pas de plans sur la comète, même en période d'éclipse solaire: «Ce match est très important pour le club, mais pas vital. C'est une chance exceptionnelle de franchir un grand pas en avant.»

Avec un budget estimé à 12 millions de francs, il est aisé de voir l'importance de cette double confrontation pour le Servette FC. Patrick Trotignon le reconnaît: «Il ne faut pas se le cacher; ce serait une entrée financière substantielle. Cela permettrait au club d'avoir un trésor de guerre pour avancer dans la mise en place de structure.» Et le dirigeant ne manque pas d'idées pour utiliser cette manne: «On pourrait améliorer le fonctionnement du centre de formation, développer la politique de merchandising, ouvrir une boutique en ville. Tout cela serait le développement d'une dynamique plurielle et nous apporterait de la sympathie, de la notoriété, peut-être de nouveaux partenaires commerciaux.»

Un virage important dans la progression du Servette FC, mais que les autres clubs du pays ne manqueront pas de suivre. Une qualification servettienne pourrait en effet avoir une incidence pour tout le football suisse en ouvrant la porte à une deuxième équipe en Ligue des champions la saison prochaine.