Vendredi 19 octobre, l’été indien se prolonge et réchauffe timidement la voie 7 de la gare de Lausanne. Dylan et Simon, vélo sous un bras et valise sous l’autre, sautent dans l’ICN qui les amènera à Zurich-Aéroport, puis cap sur Pékin et Haikou, capitale de la province insulaire du Hainan. Plus de 24 heures de voyage pour se retrouver en Chine, sous des latitudes au soleil moins timide, afin de vivre leur passion: le cyclisme. Pour les champions du World Tour, la saison s’achève le 21 octobre. C’est la traditionnelle pause hivernale, un mois de détente avant de recommencer l’entraînement. Mais pour d’autres, la saison continue.

Dylan Page et Simon Pellaud sont de ceux-là, de ces coureurs professionnels obligés d’aller aux quatre coins du monde pour suer, jouer des coudes dans le peloton et tenter de lever les bras au ciel en signe de victoire. Cela ne leur fait pas peur; ils ont choisi de rouler dans une équipe malaisienne pour l’un et américaine pour l’autre. Ces choix ne sont pas juste une envie d’aventure et de dépaysement, mais plutôt un impératif de carrière. Pour de nombreux coureurs, trouver un contrat dans une équipe européenne devient toujours plus difficile. Alors certains s’exilent en terres lointaines, à la recherche d’un nouveau souffle.

La mondialisation voulue par l’Union cycliste internationale (UCI) au milieu des années 2000 a permis de voir émerger de nouvelles courses et de nouvelles équipes à travers le monde. De nouveaux territoires asiatiques ou américains que Dylan Page et Simon Pellaud défrichent à coups de pédales, espérant secrètement un retour en Europe, terre promise de tout cycliste.

Seuls sur une autoroute à trois voies

Tandis que Thibaut Pinot, vainqueur de la dernière course World Tour européenne, sirote peut-être un sex on the beach bien mérité sous un cocotier, les deux Romands ont été intégrés dans une sélection de jeunes coureurs suisses pour le Tour du Hainan (23 au 31 octobre), une course de neuf étapes classée hors catégorie au calendrier UCI. Sous la houlette de Danilo Hondo, une expérience de dix-sept années dans le peloton professionnel, Swiss Cycling donne la possibilité à sept talents en devenir de compléter leur calendrier et d’acquérir de l’expérience sur des courses auxquelles leurs équipes habituelles n’ont pas accès.

Simon et Dylan ne sont arrivés sur place que deux jours avant le début de la compétition. Juste le temps de préparer le vélo et d’encaisser les sept heures de décalage horaire. «On a pris l’habitude ces deux dernières années, mais le secret est de se mettre directement à l’heure locale et de bien dormir», expliquent-ils. Ce n’est pas leur première course en Chine, et ça leur permet d’anticiper un peu ce qu’ils vont vivre.

«Des moyens énormes»

Car malgré la jeunesse de l’épreuve (13e édition) et la popularité relative du cyclisme dans l’Empire du Milieu, le gigantisme de l’organisation a de quoi impressionner. «Ils ont des moyens énormes, s’étonne Dylan Page. Les organisateurs bloquent toutes les routes pour les arrivées et les départs. On roule aussi sur des autoroutes à trois voies complètement fermées. Même le Tour de France ne peut pas faire ça! Au niveau de la sécurité, c’est aussi très impressionnant, avec des cordons de policiers au bord des routes. Nous logeons dans de grandes chaînes d’hôtels comme le Hilton tout neuf de l’autre soir, la grande classe. On n’a rien à envier aux plus grandes courses.»

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Comme toute manifestation internationale en Chine, il est d’abord question de l’image du pays et rien n’est trop beau pour l’Etat. L’organisation est grandiose, à l’image de la présentation des équipes digne d’un show de Macao, mais qui laisse tout de même place à des situations cocasses. Lors de la quatrième étape, une chute intervient à quelques kilomètres de l’arrivée. Dylan Page, alors leader de la course, finit neuvième au sprint, mais les organisateurs le croient à terre et calculent qu’il perd le maillot jaune. Le temps de faire recours, la cérémonie protocolaire est déjà lancée et le maillot distinctif imprimé au nom d’une autre équipe. «Ça a mis une belle pagaille pendant un moment, surtout avec la barrière de la langue», raconte le Fribourgeois.

Parmesan et café dans la valise

Les habitudes alimentaires sont une autre source d’incompréhension. La nourriture est le carburant du cycliste. Alors chacun anticipe et bourre sa valise pour survivre à neuf jours de course: parmesan, huile d’olive, chocolat, ketchup. Simon Pellaud a ajouté «un café digne de ce nom». En bon Valaisan, il semblerait même avoir caché une bouteille de vin au fond de son sac. Est-ce pour fêter la victoire ou tout simplement pour se prémunir contre le mal du pays?

Sur le plan athlétique, tous les coureurs sortent d’une longue saison, qui a commencé dès janvier pour certains. La condition physique est donc là et la différence se fait dans la tête. «Celui qui a encore envie de se faire mal aura le petit plus qui lui permettra de passer devant», résume Dylan Page. Au vu de la performance de l’équipe de Suisse, l’envie de finir l’année en beauté semble bien présente. Avec trois podiums lors des quatre premières étapes, Dylan Page, le sprinter de l’équipe, a fait un joli numéro, portant également le maillot jaune durant trois jours. Quant à Simon Pellaud, il est passé à côté d’un joli coup en se faisant rattraper par le peloton à moins de 100 mètres de l’arrivée alors qu’il avait passé la journée dans l’échappée.

Il a remis cela dans la cinquième étape, sans oublier de travailler pour l’équipe durant les autres jours. Il en a fait sa marque de fabrique, sa façon de se faire remarquer. «C’est ma manière de courir, dit-il, et même si ça ne tourne pas souvent en ma faveur, je ne regrette rien.» Un autre Suisse, Gino Mäder, a remporté la sixième étape, en s’imposant devant les hommes forts de la semaine. Il a failli récidiver lors de la huitième étape, seulement battu dans le final par l’Italien Fausto Masnada, qui le devance de deux secondes au classement général avant la dernière étape mercredi.