Une fois son dramatique chavirage et ses frayeurs digérés, Stève Ravussin aura à faire face à une triste réalité. A savoir la perte de son bateau qui, de surcroît, n'était pas assuré. «On ne trouve plus d'assurance pour ce type de bateaux», avait confié Yvan Ravussin, quelques heures après le sauvetage de son frère cadet. En effet. En interrogeant les skippers de cette Route du Rhum, on découvre que seul le trimaran Groupama 2 de Franck Cammas, qui appartient à son armateur, est couvert en cas de dommages ou de perte. «Il est auto-assuré, confie l'attaché de presse du skipper aixois. La prime s'élève à 15% de la valeur du bateau, mais l'assurance ne couvre pas le gréement.» Le prix de Groupama 2 est d'environ 3 millions d'euros (4,7 millions de francs), ce qui porte la prime à 450000 euros (718000 francs).

A ces tarifs-là, même Banque Populaire, propriétaire du trimaran skippé par Pascal Bidégorry, n'a pas assuré son coursier. Un point sur lequel le groupe bancaire français, dont l'assurance est aussi le métier, «préfère ne pas communiquer». Mais c'est un fait. Victime de leur fragilité de Formule 1 des mers, les multicoques de 60 pieds font peur aux assureurs. Et, conséquence directe de l'hécatombe de la Route du Rhum 2002, les prix sont devenus prohibitifs. «Notre bateau a été assuré, mas il ne l'est plus depuis un an et demi», explique Patricia Brochard, coprésidente du groupe Sodeb'O, sponsor de Thomas Coville. «Après la Route du Rhum 2002, les compagnies d'assurance ont augmenté la prime de façon conséquente, désormais 20% de la valeur du bateau, et la franchise qui est de 300000 euros (478000 francs). Une réparation, même très lourde, coûte moins cher. Alors, après calcul, on a estimé que cela n'était plus rentable. Sauf en cas de perte totale, mais le risque est très faible. Comme le bateau était amorti, nous avons préféré y renoncer. Ceci d'autant plus que les contrats ne couvrent pas les mâts, source principale d'avaries.» Elle poursuit: «L'idéal pour nous serait d'être notre propre assureur, mais fiscalement, nous n'avons pas le droit. A moins d'être dans le secteur, comme Groupama.» Alan Gautier, propriétaire de son trimaran Foncia, a aussi renoncé: «Un chavirage coûte moins cher que l'assurance. Sauf en cas de perte totale.»

«Le problème n'est pas tant le prix que le fait qu'il n'existe aucune offre proposant une couverture à plus de 200 milles nautiques des côtes», insiste Franck David, manager de l'écurie de Stève Ravussin. «Ce n'est donc pas intéressant du tout pour une traversée de l'Atlantique comme la Route du Rhum.»

En 2002, les skippers de multicoques et leurs armateurs étaient parvenus à négocier un contrat commun. «Nous avions mutualisé toute la flotte à un tarif raisonnable avec la compagnie MMA», précise Loïck Peyron, directeur sportif de l'écurie Gitana. «Mais après ce qui s'est passé, MMA s'est retiré. On peut le comprendre. C'est un jeu casse-gueule.» Et d'insister sur le fait que, pour cette raison, il est désormais très risqué pour un skipper d'être propriétaire de son bateau. Financièrement et sportivement: «Ça peut être un facteur bloquant énorme en course.» Un frein que n'a pas eu Lionel Lemonchois, lequel a pu tirer sans complexe sur sa machine. «Lionel est sous contrat à durée déterminée, il n'a pas le même rapport affectif à son bateau», estime Thomas Coville, qui n'est pas propriétaire, mais a vécu le démantèlement de son trimaran pendant la Jacques-Vabre, et a œuvré à sa reconstruction.

Alain Gautier, arrivé dans la nuit de mardi à mercredi, est catégorique: «Le fait que le bateau ne soit pas assuré est un élément qui entre en ligne de compte du fait que, pendant la course, tu réagis non seulement en tant que marin, mais aussi en tant que propriétaire. Je pense que l'on ne peut pas gagner une course en étant aussi impliqué. C'est impossible d'être serein.» Très déçu de sa septième place, il relativise néanmoins en pensant à Stève Ravussin. «S'il y a quelqu'un à qui cela ne devait pas arriver, c'est lui. Il n'avait vraiment pas besoin de ça. Parce que, même s'il ne l'a probablement pas payé cher - je pense dans les 600000 euros - c'est beaucoup d'argent», confie le Breton, très ému.

Franck David, qui préfère ne pas communiquer le prix auquel Stève Ravussin a racheté Orange Project (l'ancien Banque Populaire), confirme qu'ils ont renoncé à tenter d'aller le récupérer: «Il est au milieu de l'Atlantique. On ne pouvait pas faire plus central comme chavirage. C'est déjà périlleux à 500 milles des côtes, alors là, ce n'est même pas la peine d'y penser. On est déjà content d'avoir récupéré le bonhomme.»

La perte de ce qui n'est désormais plus qu'une épave dans l'Atlantique peut malheureusement avoir de lourdes conséquences pour la suite de la carrière du navigateur vaudois. Comme Alain Gautier et contrairement à Franck Cammas ou Thomas Coville, Stève Ravussin est propriétaire de son bateau. Plus précisément, le voilier appartient à un groupe de mécènes. Mais son contrat avec Orange - censé s'arrêter à la fin de l'année - ne couvre que le budget de fonctionnement. Soit le coût de participation aux courses (salaires des équipiers et des préparateurs, voiles, finance d'inscription, etc.). Après la perte de son précédent trimaran - qui était assuré - lors de la dernière Transat Jacques-Vabre, le Vaudois avait demandé à ses mécènes de pouvoir réinvestir l'argent touché par l'assurance dans un autre bateau. C'est ce qu'il a fait en acquérant l'ancien Banque Populaire. Il comptait le revendre après cette Route du Rhum, et visait le rachat du maxi-trimaran d'Ellen MacArthur pour se lancer dans une tentative de record du tour du monde en solitaire.