Troisième

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Martina Hingis réussit une étonnante troisième carrière à 34 ans

Spécialisée en double, elle retrouve le goût des plaisirs simples

Le retour a toujours été l’une des meilleures armes de Martina Hingis. Parce qu’il réclame de l’intelligence et du coup d’œil, parce qu’il utilise la force de l’adversaire. La voici donc à nouveau sur le devant de la scène, à 34 ans, revenue de tout, de la retraite, de l’ennui, des blessures au pied et à l’âme, d’un divorce houleux et d’une suspension pour dopage à la cocaïne.

Cette année, Martina Hingis a remporté quatre tournois de double, plus le double mixte à l’Open d’Australie (avec l’Indien Leander Paes). En moins d’un an, elle s’est hissée à la quatrième place mondiale de la spécialité. Le plus frappant, c’est l’impression de fraîcheur retrouvée qu’elle dégage. Pas de calcul parasite dans son plaisir d’être à nouveau là, pas d’arrière-pensées autres que les souvenirs qui remontent pour donner plus de saveur au présent.

Mi-avril, Martina Hingis a rejoué avec l’équipe de Suisse de Fed Cup en Pologne un obscur barrage de promotion-relégation. Aucune joueuse n’avait le dixième de son palmarès mais elle s’est fondue dans le groupe avec joie et simplicité. «Après son premier match perdu, elle avait un peu les larmes aux yeux», raconte la N° 1 de l’équipe Timea Bacsinszky. Prévue pour disputer le double, elle s’est finalement retirée de l’équipe au moment décisif. Fatiguée, un peu blessée, elle a eu peur de ne pas être à la hauteur. «Elle s’est souvenue de Patty Schnyder, qui, dans les mêmes circonstances en finale de la Fed Cup 1998 Suisse-Espagne, n’aurait peut-être pas dû jouer le dernier match», dévoile Timea Bacsinszky. A l’époque, Hingis avait froidement désigné Schnyder comme responsable de la défaite. Dix-sept ans plus tard, elle acceptait humblement d’être à son tour le maillon faible. «Après notre victoire, elle était super-contente, elle n’arrêtait pas de dire à quel point c’était fort.»

Martina Hingis a toujours été souriante, mais jamais de la même manière. De 1994 à 1997, elle est l’enfant-star. Elle joue devant 5000 spectateurs à 9 ans, on la promène en Cadillac rose dans les rues de Trübbach (SG), son village d’adoption. Façonné par sa mère, Melanie Molitor, son jeu brille de technique et d’intelligence. Son sourire éclaire le monde du tennis et dévoile de belles dents. «Je jouais au tennis tous les jours, je battais mes adversaires très souvent, tout cela me semblait naturel.» Maman ajoute de l’exigence à la désinvolture de sa fille. Martina a de l’appétit, de l’ambition et une confiance Ultrabrite. Ce qu’il y a derrière ce sourire, elle ne le racontera que plus tard. «Je n’aimais pas taper des balles avec ma mère. Comme je n’avais pas droit à l’erreur, le stress faisait aussi partie du jeu.»

La joueuse la plus précoce de l’histoire du tennis (numéro un mondiale à 17 ans en 1997) n’est déjà plus que l’ombre d’elle-même avant ses 20 ans. La rupture a lieu en 1999. Elle gagne encore l’Open d’Australie (son cinquième et dernier titre majeur en simple) mais glousse sur les épaules très carrées de sa rivale, Amélie Mauresmo. Malaise. Quatre mois plus tard, elle perd ses nerfs – et la finale de Roland-Garros – face à un public franchement hostile. D’un coup, plus personne ne l’aime. «J’avais de la difficulté à accepter des critiques, je les trouvais trop dures pour une adolescente», dit-elle aujourd’hui. Son beau-père et manager, Mario Widmer, rappelle le contexte. «Martina était une star internationale à 16 ans dans un pays qui n’avait jamais connu ça auparavant.» Les téléphones portables et Roger Federer n’avaient pas encore bouleversé la société. Aujourd’hui, tout le monde se jetterait sur elle pour un selfie. «A l’époque, les Suisses entretenaient un rapport entièrement différent avec le divertissement. Martina était en avance sur son temps.» Elle sera bien vite démodée. Des Etats-Unis arrivent les cogneuses, les sœurs Williams qui détruisent son jeu de toucher à grands coups de revers à deux mains. Hingis force pour résister, se blesse et disparaît progressivement des radars. En 2003, elle officialise son absence.

Elle s’essaie à l’équitation et revient au tennis en 2006. Martina sourit alors pour ne pas pleurer. Un de ces sourires un peu bête, comme on en lâche lorsqu’on ne sait pas comment réagir. Elle fait son retour dans le top 10 en 2007 mais est contrôlée positive le 1er novembre 2007. Le test antidopage ne démontre pas une volonté de tricher mais trahit l’absorption de cocaïne. Comme souvent les génies, elle refuse de perdre son temps à expliquer. Le sourire se crispe. Elle s’essaie à la mode, au coaching et se signale par ailleurs par un excès de vitesse avec un cheval dans sa remorque, une vie sentimentale agitée et deux fiancés (le tennisman tchèque Radek Stepanek, l’avocat suisse Andreas Bieri) laissés en plan aux portes de l’église.

Elle épouse à la surprise générale le jeune cavalier français Thibault Hutin en décembre 2010. L’amour dure trois ans, jusqu’à ce que monsieur découvre madame en fâcheuse compagnie, comme dans les vaudevilles. L’affaire, version trash de Stan et Ilham, finit en une du Blick. Il lui balance des détails gênants, elle lui balance le lecteur DVD à la figure. Fin du double mixte. Fin de la période coaching également. Entraîner l’a convaincue qu’elle avait toujours le niveau. Plus en simple mais en double, où sa science du court fait merveille. «Techniquement et tactiquement, elle est extrêmement forte, s’étonne Timea Bacsinszky. La qualité de sa balle est exceptionnelle! Un tel timing, un tel toucher, ça ne peut qu’être inné. Belinda Bencic lui est souvent comparée mais je peux vous dire que ça n’a rien à voir.»

Les débuts sont laborieux. Hingis s’accroche et trouve la paire idéale avec l’Indienne Sania Mirza. Le sourire renaît sur son visage émacié de femme libérée. Deux pattes-d’oie lui plissent joliment le coin des yeux. Aujourd’hui, Amélie Mauresmo est enceinte et Martina Hingis est devenue sympa. Elle n’a plus rien à perdre ni à gagner. Elle a encore des rêves, comme disputer les Jeux olympiques de Rio. Elle a demandé à Roger Federer et Stan Wawrinka de constituer une paire de double mixte. Pour sourire encore.

«Après notre victoire en Fed Cup, elle était super-contente, très émue, elle n’arrêtait pas de dire à quel point c’était fort»