Les fans de baseball aiment dire que c'est la chanson que 999 Américains sur 1000 connaissent par cœur. Il suffit d'aller voir un match de baseball dans n'importe quel stade des Etats-Unis pour s'en convaincre. La tradition veut que Take Me Out to the Ball Game soit chanté lors de la pause de la 7e manche d'un match de baseball. Les paroles apparaissent alors sur l'écran géant pour lancer le rythme et, dans une sorte de méga-karaoké, le stade entier entonne joyeusement le fameux refrain composé en 1908.

Symptomatique de ce sport enraciné dans la culture sociologique américaine, cette petite ballade incarne l'esprit familial, convivial et bon enfant du baseball qui déplace familles, parents, enfants, grands-parents au stade. Véritable «happy song», miroir d'un certain optimisme à l'américaine. Et quand on sait que la saison régulière de baseball s'étale sur six mois, d'avril à octobre, que chacune des 30 équipes engagées dans les deux ligues professionnelles majeures – l'American League et la National League – jouent 162 matches au total, soit quelque 5000 matches, autant dire qu'il y a quotidiennement du baseball dans les stades et à la télévision du printemps à l'automne. Sans compter d'autres ligues mineures et universitaires.

Take Me Out to the Ball Game résonne donc tous les jours dans des centaines de stades, chanté par des centaines de milliers de personnes, de New York à Los Angeles, de Chicago à Houston. «Aucun autre sport n'a son propre hymne», relève Tim Wiles, directeur de recherche au National Baseball Hall of Fame. Et, comme le relève avec humour un journaliste sportif américain, «il faut une voix de Pavarotti pour chanter l'hymne national The Star-Spangled Banner, alors que Take Me Out to the Ball Game est dans les cordes de chaque homme et de chaque femme».

Mais d'où sort ce qui est devenu avec le temps l'hymne non officiel mais populaire du baseball? D'une bouche… de métro. La chanson est née un été de 1908 lorsque ses paroles ont été dans un premier temps griffonnées sur un morceau de papier. En quinze minutes seulement, selon des chercheurs. Plus insolite encore, les paroles ont été écrites par un homme qui n'aurait jamais assisté à un match de baseball: un certain Jack Norworth, cabaretier et humoriste américain (1879-1959).

Au cours d'un trajet dans le métro new-yorkais, il aurait été inspiré par un panneau indiquant: «Baseball Today – Polo Grounds». La musique fut ensuite composée par un certain Albert Von Tilzer (qui lui non plus ne serait jamais allé voir un match). Jack Norworth incorpore finalement cette chansonnette dans l'un de ses spectacles. C'est sa femme – star du music-hall – qui la chante d'ailleurs pour la première fois. C'est aussitôt un triomphe. Jack Norworth écrira une nouvelle version en 1927. La chanson devient vite un «tube», mais pas encore dans les stades de baseball. Ce sont surtout les salles de cinéma qui la popularisent, puisqu'elle est diffusée lors des changements des bobines, le public participant souvent en chœur.

Détail souvent méconnu: le couplet que presque chaque Américain connaît n'est que le refrain de la chanson entière écrite par Norworth, évoquant une femme «folle de baseball» qui n'accepte de sortir pour un «date» avec son homme galant que si celui-ci l'emmène au match de baseball.

Les auteurs du livre Baseball's Greatest Hit: 100 years of Take Me Out to the Ball Game, paru cette année, émettent un léger bémol sur le fait que la version originale ait vraiment été écrite dans un métro et que ni l'auteur ni le compositeur n'aient jamais vu un match de baseball. «Mais il s'agit de folklore et de légende. Alors pourquoi donc ruiner une si belle histoire», confie Andy Strasberg, l'un des coauteurs du livre anniversaire.

Une chose est sûre, la première fois que cette mélodie a été jouée dans un stade de baseball remonte seulement à 1934, lors d'un match de lycée à Los Angeles. Et plus tard dans la même année, elle est entendue dans un stade de ligue professionnelle majeure, à Saint-Louis. En 1949, c'est encore dans le domaine de la culture que la chanson connaît un moment de notoriété supplémentaire avec la sortie de la comédie musicale du même nom « Take Me Out to the Ball Game ». A l'affiche? Rien d'autre que Gene Kelly et Frank Sinatra.

Mais le saint patron de la chanson, celui qui l'a fait entrer dans la popularité et la notoriété de l'ère moderne, celui qui l'a définitivement associé à un indéfectible rituel du baseball, est un commentateur-vedette de radio et de télévision, Harry Caray (décédé il y a maintenant dix ans). Personnage haut en couleur, il fut le commentateur attitré pour quatre équipes de MLB et c'est lorsqu'il travailla au stade des Chicago White Sox, au début des années 70, que le refrain prend ses aises dans les stades. Tout est parti d'un accident ou plutôt d'une plaisanterie. Harry Caray avait pour habitude de chanter pour lui-même la mélodie dans sa cabine, jusqu'au jour où quelqu'un brancha un micro relié aux haut-parleurs du stade des White Sox. Le public en redemanda.

Depuis, la chanson porte symboliquement sa signature vocale et de cette expérience fortuite naquit une habitude: celle de voir les spectateurs chanter « Take Me Out to the Ball game » à chaque match. Le véritable phénomène de l'hymne animant la pause de la septième manche prend son envergure et sa permanence en 1982, lorsque Caray devient commentateur attitré pour l'autre équipe de la ville de Chicago, les Cubs, dans un des stades les plus célèbres de l'histoire du baseball, le Wrigley Field. Caray perpétue sa petite manie dans son nouveau poste de commentateur, rituel qui devient très vite une scène télévisée incontournable: lui debout dans sa cabine, tenant un micro à la main qu'il tend en direction du public, gesticulant tel un chef d'orchestre avec l'autre main.

Il ne faudra guère longtemps pour que ce rituel se propage dans les autres stades des équipes de la ligue majeure. Harry Caray lui a donné un rôle fixe et une stature nationale quotidienne. Lui-même a été intronisé depuis au Baseball Hall of Fame et une grande statue de bronze trône en son honneur à côté du stade des Chicago Cubs, un gros micro dans une main, gesticulant de l'autre, d'improbables immenses lunettes vissées sur son nez.

Aujourd'hui, l'original du manuscrit griffonné de Take Me Out to the Ball Game est exposé dans la Mecque du baseball (Hall of Fame) à Cooperstown (Etat de New York). Plus de 500 artistes ont enregistré une version de la chanson, allant du rock au rap en passant par la country, la soul ou encore le jazz, et plus de 10 millions de copies ont été vendues. Cet air de musique a été utilisé plus de 1200 fois dans des films ou à la télévision.

Des supporters des Los Angeles Dodgers à Philadelphie. «Take Me Out to the Ball Game» résonne donc tous les jours dans des centaines de stades.