Le football français, ce n'est pas seulement l'équipe nationale qui affronte la Suisse samedi prochain en match qualificatif pour le Mondial de 2006. C'est aussi une source inépuisable d'informations classées à la rubrique des faits divers depuis que les enquêteurs de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) ou ceux de la Division nationale des investigations financières (DNIF) ont lancé, à quelques semaines d'intervalle, des perquisitions dans les locaux de la Fédération française de football (FFF), de la Ligue de football professionnel (LFP), dans de nombreux clubs, chez des agents de joueurs en tout genre et chez des intermédiaires à la fonction pas toujours identifiée. La valse des millions d'euros donne le tournis. Les comptabilités et les contrats semblent obscurs. Et les personnes mises en cause jurent de leur bonne foi comme dans un film de série B. «L'opinion publique veut la transparence», affirme Jean-François Lamour, le ministre des Sports, tuteur de toutes les fédérations.

Entre les bonnes paroles et les gros sous, il y a la réalité du football français: 2,14 millions de licenciés, 19 000 clubs et 40 clubs professionnels; plus de 10 millions de spectateurs et plus de 100 millions de téléspectateurs par an. Il y a aussi les comptes de la FFF, bien mystérieux puisqu'on y a trouvé un déficit dissimulé de 14 millions d'euros alors qu'un nouveau président, Jean-Pierre Escalettes, succédait à Claude Simonet en février dernier. Et des contrats, sur lesquels portent les enquêtes diligentées par la direction de la concurrence et par des juges du pôle financier, dont Renaud Van Ruymbeke, qui est connu pour ses investigations dans plusieurs affaires de financement de partis politiques. Deux dossiers principaux sont en cours d'investigation. L'un porte sur des contrats de diffusion télévisée passés en 1999 et 2002. L'autre sur des transferts et sur des échanges occultes de fonds, notamment celui de Ronaldinho venu du Gremio de Porto Alegre au Paris-Saint-Germain en 2001 et actuellement à Barcelone. Canal +, dont le succès dépend en grande partie du football, avait pris la précaution de créer de 1999 à 2003 un «club Europe» composé de six clubs (Marseille, Monaco, Bordeaux, PSG, Lens et Lyon) et de verser à ces derniers 160 millions d'euros en échange d'un «droit d'option prioritaire» au cas où ils deviendraient propriétaires de leurs droits TV (ce contrat a pris fin en 2003). Une ordonnance du juge chargé de l'affaire, et dont des extraits ont été publiés par L'Equipe, indique que Canal +, Sportfive, et IMG, une société spécialisée dans le marketing sportif qui était alors propriétaire du Racing Club de Strasbourg, auraient passé un accord pour lier l'entrée du RC Strasbourg dans le «club Europe» en échange d'un engagement d'IMG à ne pas concurrencer Canal + lors des appels d'offres pour la diffusion télévisée lancés en 1999 et 2002 par la LFP. Le juge considère par ailleurs qu'il existe un «abus de position dominante» puisque plusieurs membres du conseil d'administration de la LFP ont des intérêts dans Sportfive, dans Canal + ou dans les deux sociétés.

A ces dossiers portant sur des pratiques anticoncurrentielles s'ajoutent les transferts opaques. Le cas de Ronaldinho paraît exemplaire. Selon le PSG, son arrivée depuis le Gremio de Porto Alegre aurait coûté au total 28,1 millions d'euros, et sa vente au Barça en aurait rapporté 30 millions, alors que les chiffres avancés au départ étaient inférieurs à 10 millions. Le reste est constitué par un contrat d'image (de 2000 à 2006) que Sport + (qui appartenait à Canal +, propriétaire du PSG) aurait demandé de gérer à une filiale néerlandaise. Or Sport + a fusionné en 2001 avec UFA Sports et le groupe de Jean-Claude Darmon, surnommé «le grand argentier du foot français», pour devenir Sportfive. Lors du transfert à Barcelone, le PSG aurait racheté le contrat d'image de Ronaldinho à Sportfive pour plus de 19 millions d'euros. C'est dans des montages de ce genre, et dans de moins juteux qui concernent de plus petits intermédiaires (neuf agents et plusieurs joueurs), que la justice tente de faire la lumière en ordonnant des perquisitions (le 9 et le 16 mars) et en épluchant le moindre document portant le logo du club parisien.

Ces deux gros dossiers n'épuisent pas les soucis du football français. Les comptes de la Fédération sont passés à la loupe. La justice s'intéresse à des pratiques anti-concurrentielles dans l'attribution de la gestion des intérêts commerciaux de l'équipe de France et de la Coupe de France à Sportfive. Sur la base d'un contrat signé en juin 2004, la FFF aurait touché 10 millions d'euros pour la période 2006-2010 sans qu'il y ait eu d'appel d'offres. Ces 10 millions auraient permis de dissimuler le mauvais bilan de la fédération, qui devra peut-être les rembourser et reprendre la procédure à zéro. A cela s'ajoutent les enquêtes sur les comptes de l'Olympique de Marseille, ou encore le procès en cours sur le sponsoring forcé du Club Méditerranée et de Nouvelles Frontières au club de Bastia, soupçonné d'avoir des accointances avec un groupe indépendantiste corse.

Le président de la FFF, Jean-Pierre Escalettes, affirme qu'il est prêt à casser tous les contrats de la fédération et qu'il veut que la justice aille jusqu'au bout. Le président de la LFP a pris l'initiative de demander à voir d'urgence le nouveau ministre des Finances, Thierry Breton, avec d'autres responsables du football français. Le ministre s'est étonné de cette demande, puisque les procédures sont en cours, mais il en a pris acte sans fixer de rendez-vous.