«Comment? Vous ne savez pas que c'est un Zurichois qui a importé le ski dans le Piémont? Venez, je vais vous raconter ça!» Franco Schellenbaum, ingénieur, président du Cercle suisse de Turin, traverse à grands pas la salle de réunion, suivi de Gualtiero Büchi, le vice-président, ancien professeur universitaire de médecine. «C'est un vrai coin de Suisse ici, observe-t-il. Regardez cette tapisserie au fond, elle représente la scène de Guillaume Tell face au bailli Gessler à Altdorf, et celle-ci, magnifique, le serment du Grütli.» Un tableau de la bataille de Marignan et un cor de chasse, accrochés aux murs, complètent la décoration intérieure de ce vaste appartement situé au numéro 17 de la rue Ettore De Sonnaz, au premier étage d'un immeuble qui abritait à l'époque le siège du consulat de Suisse à Turin.

Une porte latérale s'ouvre sur une surprenante «Stube», une salle de lecture cossue de style grison. Une plaque argentée rappelle un don de la famille Caratsch. Fondé en 1882, le Cercle compte aujourd'hui une centaine de membres. La moyenne d'âge dépasse 50 ans. «On se réunit pour des manifestations culturelles, des conférences, pour le Noël des enfants ou la Fête nationale le 1er août», explique Franco, né à Turin mais originaire de Winterthour, en jetant un coup d'œil au dernier numéro de La Gazzetta Svizzera, un bulletin mensuel édité en italien et en allemand depuis 1968, pour informer la communauté suisse en Italie (44544 personnes recensées en 2004) sur les dernières lois ou la fiscalité.

«Ma mère est Piémontaise et mon père du canton de Thurgovie, mais j'ai peaufiné mon français en faisant mes études de médecine à Lausanne», raconte Gualtiero Büchi, descendant d'une influente famille de cotonniers, fier d'être le père de Giacomo, l'actuel consul honoraire de Suisse à Turin. Il travaille assidûment à la rédaction d'un livre, qui décrira en profondeur l'apport historique, économique, artistique et littéraire des Suisses dans le Piémont.

«N'est-ce pas un motif d'orgueil, alors que Turin s'apprête à accueillir les Jeux olympiques, de savoir que le pionnier du ski dans les vallées piémontaises fut l'ingénieur zurichois Adolf Kind?» interroge le président Franco Schellenbaum, sans attendre de réponse. La «cabane Kind» existe encore dans la localité de Sportinia, sur les hauteurs de Sauze d'Oulx, le site qui accueillera les compétitions de freestyle.

Kind n'est pas l'exception qui confirme la règle. L'histoire du Piémont et de la Suisse se mêle et se croise au fil des siècles. Le comte Camillo Cavour, né et mort à Turin, considéré par les Italiens comme le «père de la patrie», n'était-il pas le fils de la Genevoise Adèle de Sellon? L'ouvrage «Suisse en Italie 1848 - 1972», de Bonnant, Schutz et Steffen, démontre également combien les financiers suisses contribuèrent au développement de l'industrie textile piémontaise.

«Les familles Bass, Leumann, Abegg-Wild et De Planta dominèrent la production de coton, reprend Gualtiero Büchi. Plusieurs des centrales électriques qui fournissaient l'énergie nécessaire furent projetées par l'ingénieur Lutz. Les fonds provenaient d'instituts bancaires turinois dirigés, voire fondés, par des compatriotes: les De Fernez, Geisser, Kuster, Deslex. Il faudrait également mentionner la maison d'édition Boringhieri, spécialisée en ouvrages scientifiques, les maîtres brasseurs Bosio et Caratsch, les entrepreneurs du bâtiment comme les Sala, Rezzonico, Adamini et Gilardi, les confiseurs Cailler et Pfatsich, ou encore Caffarel, inventeur du célèbre Gianduja dont la chocolaterie a été rachetée par Lindt & Sprüngli en 1997.»

Mais l'art avait précédé le capital. Dès 1636, l'association Sant'Anna, une corporation d'artisans de Lugano, envoyait ses jeunes les plus prometteurs en Italie pour affiner leurs techniques. Ils devinrent des artistes réputés, se distinguant dans la taille de la pierre, le stucage et la restauration d'églises. On admire leurs réalisations dans les grandioses constructions de la Maison de Savoie: le Palais royal, les châteaux du Valentino et de Venaria.

Les aiguilles de l'horloge tournent. Le ciel s'assombrit. On parle d'asile et d'exil, des Vaudois du Piémont, des célèbres familles juives Olivetti et De Benedetti, qui trouvèrent refuge en Suisse lors de la Deuxième Guerre mondiale, de Luigi Einaudi, futur premier président de la République italienne, qui prit «la fuite devant les Barbares» et s'y exila pour deux ans en septembre 1943.

L'apport de la Confédération sur le plan militaire fut aussi remarquable, comme tient à le souligner Franco Schellenbaum, le président du Cercle: «Tout le monde connaît les gardes suisses du pape, mais peu savent que dix mille six cents de nos soldats servirent les ducs de Savoie et le roi de Sardaigne, en combattant durant les guerres de succession d'Espagne et d'Autriche. C'est un Suisse, Rudolf Obermann, que le roi Charles Albert fit appeler pour enseigner la gymnastique aux officiers de son armée. La première Société de gymnastique en Italie, qu'il fonda en 1844, continue d'ailleurs de porter son nom.

Et comment ne pas citer Charles Pictet de Rochemont qui, au cours d'un séjour diplomatique à Turin, inspira la création de la Guardia di Finanza, la police financière?» Une dernière question, Messieurs, pourquoi le Cercle suisse de Turin n'a-t-il pas de numéro de téléphone? «C'est écrit sur la plaquette éditée lors du centenaire», répond le président avec un sourire entendu. On peut y lire: «Le Cercle ne possède pas le téléphone pour que les maris qui sortent de chez eux en disant qu'ils vont au Cercle ne soient pas démasqués par un contrôle téléphonique inopiné de leur épouse!» Il fallait y penser.